Chapitre 1

Introduction

Dans notre société, le mot « église » n’a pas bonne presse et pour de bonnes raisons. En effet, dans la conscience populaire, le mot « chrétien » évoque autant l’amour du Christ que les croisades, l’inquisition et des exécutions cruelles. Pourtant, ce ne sont pas les persécutions sauvages qui ont freiné l’expansion du christianisme. Elles sont certes désagréables mais les blessures qu’elles infligent sont physiques et donc temporaires. Tertullien (150-230 ou 160-240), Père de l’Église a dit: « le sang des martyrs est une semence de chrétiens ». La plus grande menace pour l’Église du Christ n’est pas l’animosité des non-croyants mais les faux enseignements. Les religions du monde ne présentent aucun danger pour le christianisme, par contre les imposteurs au sein de l’Église sont un poison spirituel et un danger mortel aux conséquences éternelles. Il n’est donc guère étonnant que dans l’évangile selon Matthieu on lit que Jésus a mis ses disciples en garde contre les apostats quand il leur a dit: « Gardez–vous des faux prophètes_! Lorsqu’ils vous abordent, ils se donnent l’apparence d’agneaux mais, en réalité, ce sont des loups féroces. Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. Est–ce que l’on cueille des raisins sur des buissons d’épines ou des figues sur des ronces_? Ainsi, un bon arbre porte de bons fruits, un mauvais arbre produit de mauvais fruits. Un bon arbre ne peut pas porter de mauvais fruits, ni un mauvais arbre de bons fruits. Tout arbre qui ne donne pas de bons fruits est arraché et jeté au feu. Ainsi donc, c’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez » (Matthieu 7:15-20). Et dans l’exhortation que l’apôtre Paul adresse aux responsables de l’église d’Éphèse, il fait écho aux paroles du Seigneur quand il dit: « Je le sais: quand je ne serai plus là, des loups féroces se glisseront parmi vous, et ils seront sans pitié pour le troupeau. De vos propres rangs surgiront des hommes qui emploieront un langage mensonger pour se faire des disciples. Soyez donc vigilants_! Rappelez–vous que, pendant trois années, la nuit comme le jour, je n’ai cessé de vous conseiller un à un, et parfois même avec larmes » (Actes 20:29-31). En fait, l’ensemble du Nouveau Testament exhorte les croyants à se prémunir contre la nature trompeuse des faux enseignements déguisés en vérités chrétiennes. Ces mises en garde étaient et sont toujours à l’ordre du jour. En effet, vers la fin du premier siècle, quand l’apôtre Jean rédige le livre de l’Apocalypse, seules deux des sept églises auxquelles Jésus s’adresse (Smyrne et Philadelphie) sont encore pleinement fidèles à l’enseignement du Seigneur. Les cinq autres églises, à un degré ou à un autre, sont tombées dans le piège de l’erreur doctrinale mis en place par des imposteurs ce qui ne manque pas d’avoir des conséquences morales désastreuses. C’est avec sévérité que Jésus ordonne à ces églises de se repentir, de combattre les mensonges, de tenir ferme et d’expulser les apostats de leur sein.

Vingt-cinq ans plus tôt, quand Jude écrit sa lettre, et comme Paul et Pierre l’ont prophétisé, les enseignants de mensonges ont déjà pénétré dans les assemblées chrétiennes et la lutte pour défendre la vérité est engagée. C’est ce qui explique pourquoi Jude consacre la totalité de sa lettre à parler des hérétiques et s’il décrit leur caractère, c’est pour enseigner aux croyants comment les reconnaître. Il désire que ses lecteurs résistent fermement aux apostats qui menacent leurs assemblées, mais aussi et surtout, que ces imposteurs soient tous débusqués, dénoncés et expulsés. Et pour bien montrer combien la situation est grave, Jude utilise un langage violent allant jusqu’à maudire les faux enseignants.

Parce que l’épître de Jude est la dernière du Nouveau Testament, elle joue un peu le rôle de vestibule du château que Jean construit quand il écrit l’Apocalypse, le dernier livre du Nouveau Testament qui met en scène la destruction inévitable de tout ce qui s’oppose à Dieu, tandis que Jésus, Roi des rois et Seigneur des seigneurs, dans son ultime victoire, établit son royaume de vérité à tout jamais.

Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, Jude écrit sa lettre dans les années 68 à 70 de notre ère, peu de temps après que Pierre ait écrit sa seconde épître. Les deux lettres de Pierre et Jude sont étroitement liées car elles contiennent plusieurs descriptions pratiquement identiques des imposteurs religieux et de leur fausse doctrine. Il est aussi intéressant de noter que quand Pierre fait allusion aux apostats, il utilise le temps du futur (2Pierre 2:3) tandis que Jude écrit au présent. Cette cohérence entre les deux lettres conduit à se demander si l’épître de Jude n’est pas la suite de 2 Pierre et si toutes deux ne sont pas adressées aux mêmes groupes de croyants juifs. Dans ce cas, ces derniers ont pu constater que les mises en garde prophétisées par Pierre, se sont accomplis devant leurs yeux.

Bien que l’identité exacte des enseignants de mensonge dont parle Jude est inconnue, tout porte à croire qu’il s’agit déjà d’une forme élémentaire du gnosticisme qui développe toute sa laideur au second siècle, et qui, dans les domaines de la doctrine et de la morale, constitue la principale hérésie que les responsables d’assemblées chrétiennes ont à combattre. Malgré la dureté des propos de Jude à l’encontre des apostats, ceux-ci n’enseignent pas encore d’une manière systématique les deux croyances fondamentales qui plus tard détruiront beaucoup d’assemblées chrétiennes, et qui sont: l’obtention du salut au moyen d’une connaissance secrète, et deuxièmement l’opposition (dualisme cosmologique) entre deux êtres appelés Dieu: l’un qui est bon, et l’autre qui est malveillant et qui a créé le monde matériel. Les imposteurs auxquels Jude fait allusion sont dans le tracé de la ligne gnostique du second siècle. Chez ces précurseurs, on trouve sous une forme encore peu développée, cinq caractéristiques qui composeront plus tard le gnosticisme; je les cite: importance de la connaissance sans lien avec une conduite morale; arrogance à l’encontre des responsables d’église qui sont considérés comme « non éclairés »; grand intérêt pour les anges et les esprits; création de divisions dans les églises pour s’imposer, c’est à dire « diviser pour régner »; immoralité grossière sans la moindre honte. Quant aux faux enseignants contre lesquels Jude s’élève, il les accuse de nier que Jésus-Christ soit le Seigneur du ciel et de la terre (v 4) ; il les accuse de mener une vie licencieuse de péché (v 4,8,16), de se rebeller contre l’autorité (v 8,11,18), de se laisser aller à leurs penchants mauvais en satisfaisant leurs convoitises (v 16,19), de se préoccuper de faire de l’argent (v 11,12,16), de causer des divisions dans les églises (v 19), de se plaindre et de se vanter (v 16).

Ces imposteurs religieux ne sont peut-être que l’avant-garde gnostique au niveau de l’enseignement doctrinal, mais dans le domaine moral ils sont déjà tout aussi pervertis que les vrais gnostiques qui les suivront au second siècle. Pour cette raison, dans sa courte lettre, Jude ne se concentre pas tant sur le faux enseignement des apostats que sur leur style de vie et il n’est pas tendre avec eux puisqu’il utilise six fois  le mot « impie » (asebeis) et ses dérivés (aseibeias; ésebésan; asebeiôn) ; (v 4 une fois; v 15 quatre fois; v 18 une fois), mais ces mots sont traduits différemment selon les versions. La dénonciation du caractère dépravé de ces hommes suffit pour qu’on les reconnaisse comme des imposteurs religieux, car dans l’évangile selon Matthieu on lit que Jésus dit: « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits » (Matthieu 7:16, 20). En mettant à nu la vie corrompue des apostats, Jude n’a plus besoin de réfuter leurs croyances car aucun croyant authentique ne suivra l’enseignement d’un homme pervers, rebelle, égocentrique et arrogant.

L’image que donne Jude de ces imposteurs religieux révèle l’étendue de leurs vices. Comme des prédateurs, ils se glissent furtivement et sans faire de vagues parmi le peuple de Dieu (v 4), qui souvent, il faut bien le dire, n’est pas très méfiant. Aujourd’hui c’est encore pire, la philosophie pernicieuse « tout le monde il est beau et tout le monde il est gentil », a malheureusement conquis beaucoup de croyants.

Une fois installés et acceptés dans l’église, ces bêtes de proie s’emploient à faire un travail de destruction; Jude dit que ces hommes « travestissent en débauche la grâce de notre Dieu » (v 4). Au lieu de « rejeter les passions des gens de ce monde » comme l’écrit Paul à Tite (2:12), ils enseignent de les épouser corps et âme. Ils sont tellement corrompus que Jude les compare aux anges déchus, aux hommes pervers et violents des villes maudites de Sodome et Gomorrhe, à Caïn qui fut le premier meurtrier de l’histoire humaine, à Balaam le prophète rapace, et aux rebelles juifs dirigés par Qoré (v 6, 7, 11). Toutes ces histoires et ces personnages se trouvent dans les pages de l’Ancien Testament. Ces apostats dépassent les limites car dans leur arrogance, ils vont même jusqu’à « insulter les êtres glorieux du ciel » (v 8), ce que même le puissant archange Michel ne s’est pas permis (v 9).

Jude décrit la corruption des apostats au moyen d’un langage dynamique et par des métaphores choquantes. C’est ainsi qu’il écrit que « leur présence trouble vos repas communautaires. Ils se remplissent la panse sans vergogne, et ne s’intéressent qu’à eux–mêmes. Ils sont pareils à des nuages qui ne donnent pas de pluie et que les vents emportent, à des arbres qui, à la fin de l’automne, n’ont encore donné aucun fruit_: ils sont deux fois morts, déracinés. Ils ressemblent aux vagues furieuses de la mer qui rejettent l’écume de leur honte, à des astres errants auxquels est réservée à perpétuité l’obscurité des ténèbres » (v 12-13).

Il est quelque peu ironique de constater que Jude, l’homme qui condamne avec la plus grande véhémence tous les hérétiques présents et à venir, porte le même nom que le plus notoire de tous les infidèles, le traître Judas Iscariot. C’est aussi pour cette raison que les traductions françaises donnent le nom « Jude » plutôt que « Judas » à l’auteur de cette lettre ; ces deux noms étant deux formes de l’hébreu « Judah ».

Verset 1

Je commence maintenant de lire la lettre de Jude.

                                   

                                    Jude, serviteur de Jésus–Christ et frère de Jacques V 1 a

 

« Jude » ou « Judas » est un nom courant dans le Nouveau Testament. Deux des disciples du Seigneur Jésus s’appellent Judas: « Judas Iscariot » et « Judas fils de Jacques » (Luc 6:16; Jean 6:71; 14:22; Actes 1:13). C’est aussi chez un certain « Judas de Damas » (Actes 9:11) que peu après sa conversion, l’apôtre Paul rencontre Ananias, un homme qui lui permet d’entrer dans les cercles chrétiens. Un autre Jude, aussi appelé Barsabas, est l’un des responsables de l’Église primitive; il va avec Paul, Barnabas et Silas porter une lettre de la part du Concile de Jérusalem aux croyants d’Antioche (Actes 15:22-33). Il y a aussi un « Judas de Galilée », fondateur du parti des Zélotes qui déclenche un soulèvement contre les Romains (Actes 5:37).

Cependant, « Jude » qui écrit la lettre qui porte son nom ne correspond à aucun de ces hommes, car il est le frère de Jacques qui préside le Concile de Jérusalem (Actes 15:13), et tous deux sont les demi-frères de Jésus (Matthieu 13:55; Marc 6:3; Galates 1:19).

La salutation de Jude est similaire à celle de son frère (Jacques 1:1). Bien qu’il ne soit pas apôtre, à n’en pas douter, sa situation familiale par rapport à Jacques et Jésus lui confère une position de prestige et d’autorité dans l’Église primitive qui lui vaut d’être écouté. C’est sans doute l’une des raisons pour laquelle Dieu le choisit pour écrire une lettre inspirée qui met les croyants en garde contre les dangers des faux frères.

Jude se présente comme « serviteur de Jésus-Christ ». En fait il utilise le mot grec (doulos) qui désigne un esclave ordinaire. Dans le monde gréco-romain, l’esclavage est tellement répandu que la moitié de la population de l’empire est asservie à l’autre moitié. L’esclave ne possède aucun droit parce qu’il est la  propriété de quelqu’un comme un outil ou du bétail, pas mieux, ce qui fait qu’il doit une soumission totale et absolue à son maître sous peine de châtiments pouvant aller jusqu’à la mort. Eh bien c’est ainsi que Jude conçoit sa position et sa relation par rapport à Jésus son Seigneur. Cette identification de Jude à un esclave est bien choisie car elle établit un contraste bien marqué entre lui et les enseignants de mensonge. Alors que ces derniers méprisent Dieu et rejettent le Christ Seigneur (v 4; comparez 2Pierre 2:1), Jude est son esclave reconnaissant. Et pourtant, durant au moins une partie du ministère de Jésus, ses frères ne croient pas qu’il est le Fils de Dieu (Jean 7.5) et les membres de sa famille s’opposent même à lui (Marc 3.21). On voit donc qu’il est tout à fait possible de grandir en compagnie de Jésus sans reconnaître qui il est vraiment. Le changement que subissent les frères de Jésus et même sa mère, est résumé par l’apôtre Paul quand dans sa seconde épître aux Corinthiens, il écrit: « autrefois, nous avons considéré le Christ d’une manière humaine, mais ce n’est plus ainsi que nous le considérons maintenant » (2Corinthiens 5.16). Jacques et Jude reconnaissent désormais leur demi-frère Jésus comme le Seigneur de gloire, et leur relation familiale avec lui comme sans valeur particulière. Il a fallu que ces deux hommes viennent au Christ en tant que pécheurs perdus comme doivent le faire n’importe quel autre être humain.

Très tôt dans l’Église des premiers siècles, on commence à vénérer les membres de la famille humaine de Jésus comme s’ils étaient des sacro-saints qui peuvent accorder des grâces particulières, mais c’est de la pure superstition, car ils sont comme vous et moi et nous devons tous nous humilier devant le Seigneur de gloire pour recevoir le pardon de nos péchés.

Marie, la mère de Jésus est certes une personne remarquable par son humilité et il est bien vrai que sa cousine Elizabeth lui dit: « Bénie es–tu entre les femmes » (Luc 1.42). Mais notez bien qu’elle a dit « entre les femmes » et pas « au-dessus ou plus que » comme le traduisent certaines versions. De plus, dans ce qu’on appelle « le Magnificat » et que nous rapporte Luc (1.47), Marie appelle Dieu « mon Sauveur » (Luc 1.47).

Le titre dégradant d’esclave que l’apôtre Paul se donne régulièrement et que Jude s’approprie, montre bien que l’un comme l’autre ont compris la signification de la mort, résurrection du Christ et qu’ils l’ont accepté comme Sauveur. C’est donc en toute humilité que Jude choisit de prendre le titre de « esclave de Jésus-Christ » plutôt que d’épater les destinataires de sa lettre en leur rappelant qu’il n’est pas n’importe qui mais le demi-frère du Seigneur. Cependant, il dit être le « frère de Jacques », que tous les croyants connaissent parce qu’il est le chef de l’église de Jérusalem.

Jude est le seul auteur sacré à se présenter en évoquant un lien de parenté avec un autre personnage du Nouveau Testament, mais c’est uniquement pour que ses lecteurs sachent à qui ils ont à faire.

Non seulement le style de Jude est très animé, mais il affectionne aussi le rythme produit par des triades; il y en a paraît-il dix-huit dans cette petite lettre. Je vais donner quelques exemples. Les plus remarquables se trouvent dans l’introduction. Dans le premier verset, il y a d’une part « Jude, serviteur (de Jésus–Christ) et frère (de Jacques) », et d’autre part, il « salue ceux que Dieu a appelés, (qui sont) aimés (de Dieu le Père) et gardés (pour Jésus–Christ). Avec la première triade « Jude, serviteur, et frère », il se présente. Avec la seconde: « appelés, aimés, et gardés », il décrit ses destinataires.

Dans la salutation du verset deux, Jude utilise la triade « bonté, paix, amour » quand il écrit: « Que la bonté, la paix et l’amour de Dieu vous soient pleinement accordés ».

Au verset quatre, il décrit les apostats en portant contre eux trois accusations qui sont: « ils n’ont aucun respect pour Dieu, travestissent en débauche la grâce de notre Dieu, et renient Jésus Christ ».

Plus loin (v 5-7), Jude cite une triade d’apostats qui ont été jugés dans le passé: « le peuple tiré de l’esclavage en Égypte, les anges qui ont abandonné leur demeure, et Sodome, Gomorrhe et les villes voisines ».

Ensuite, il revient aux hérétiques actuels (v 8) et leur fait trois reproches: « ils souillent leur propre corps, rejettent l’autorité du Seigneur et insultent les êtres glorieux du ciel », puis il les compare à une triade de renégats notoires de l’Ancien Testament qui sont: « Caïn, Balaam et Qoré » (v 11). Ces gens que Jude condamne, propagent une fausse doctrine et ont un comportement moral déplorable. Le moins qu’on puisse dire est qu’ils sont imbuvables, infréquentables (comparez 2Jean 1.10-11) et représentent un poison mortel pour les assemblées qu’ils ont infiltrées. Pourtant, même le pire des impies a une âme pour laquelle Jésus a donné sa vie, mais s’il refuse de se repentir et de s’humilier devant Dieu, il n’y a pas d’autre solution que de l’expulser de l’église.