Chapitre 1

Verset 3

Un jour que je prenais le train, j’étais distrait et me trompe de quai. Au bout d’un moment je commence à ressentir que quelque chose n’est pas normal. Je réalise alors que je suis en train d’aller dans la direction opposée à celle où je dois aller. Eh bien c’est aussi ce qui arrive au prophète Jonas, sauf que lui il le fait exprès. Alors que Dieu lui dit d’acheter un billet pour Ninive en Mésopotamie, il prend un billet pour Tarsis en Espagne pour fuir l’Éternel. Mais il veut ignorer les paroles de David qui dans le psaume 139 écrit :

Où pourrais-je fuir hors de ta présence ? Si je monte au ciel tu es là, et si je descends au séjour des morts, t’y voilà ! Et si j’empruntais les ailes de l’aube pour me réfugier aux confins des mers, là aussi ta main me dirigerait, ton bras droit me tiendrait (Psaumes 139.7-10).

Je continue de lire dans le premier chapitre du livre de Jonas.

Jonas se mit en route pour s’enfuir à Tarsis, loin de la présence de l’Éternel. Il descendit au port de Jaffa, où il trouva un navire en partance pour Tarsis. Il paya le prix de la traversée et descendit dans le bateau pour aller avec l’équipage à Tarsis, loin de la présence de l’Éternel (Jonas 1.3).

C’est le début de l’aventure fantasmagorique de Jonas. Alors que Dieu lui ordonne d’aller à Ninive direction nord-est, il descend au port, achète un billet et s’embarque dans le premier bateau pour « Tarsis », une ville fondée par les Phéniciens de Tyr, proche de Gibraltar dans le sud-ouest de l’Espagne. À cette époque, Tarsis est considéré comme le bout du monde (1Rois 10.22 ; Ésaïe 66.19). Alors que par définition le prophète se tient toujours devant l’Éternel, Jonas essaie de s’éloigner le plus loin possible de lui et ne veut plus le servir.

« Jaffa » est le seul port maritime d’Israël (2Chroniques 2.15 ; Esdras 3.7) jusqu’à ce que le roi Hérode le grand fasse construire le port de Césarée. Jaffa est l’une des plus anciennes villes du monde. Située à 50 km de Jérusalem, elle est appelée « Joppé » dans le Nouveau Testament (Actes 9.36 ; 10.5). Aujourd’hui, c’est un faubourg de Tel-Aviv.

L’expression « loin de la présence de l’Éternel » signifie dans une contrée païenne où l’Éternel n’est pas invoqué, et par conséquent où la fonction prophétique n’existe pas. Pourtant et comme je l’ai dit, Jonas devrait savoir que ni lui ni personne ne peut pas échapper au regard et à la poigne de Dieu.

Cependant, Jonas croit qu’en s’enfuyant il peut renoncer à son ministère prophétique. Grossière erreur ! Le livre ne révèle pas la raison de sa fuite avant le chapitre quatre ce qui crée un certain suspense. Mais on sait que ce départ précipité du prophète a plusieurs causes. Premièrement, Jonas a la haine au ventre contre les Assyriens et ne veut pas leur donner une occasion de se repentir de leurs crimes et ainsi échapper au jugement de Dieu.

Deuxièmement, en tant que patriote, Jonas considère les Assyriens comme une sérieuse menace qui pèse lourd sur sa patrie. Il n’a pas tort puisque Amos qui est son contemporain, prophétise que les Assyriens s’empareront de Samarie la capitale d’Israël Nord (en 722 avant Jésus-Christ) et emmèneront son peuple en captivité.

Troisièmement, Jonas comme tous les Israélites trouve normal que l’Éternel a de la compassion envers eux mais il ne peut accepter qu’il fasse également grâce aux non-juifs. C’était vrai à l’époque de Jonas mais aussi du temps de Jésus, et le Seigneur a eu le plus grand mal à faire comprendre cette dimension de Dieu à ses disciples.

C’est d’ailleurs là le principal enseignement de la curieuse histoire que nous raconte Matthieu (15.21-28) et qui met en scène une femme cananéenne, syro-phénicienne pour être précis. Ce récit a de quoi surprendre car voilà une pauvre femme qui vient supplier Jésus d’avoir pitié d’elle, et lui fait semblant de ne pas voir ni entendre la détresse de cette mère qui cherche désespérément de l’aide pour sa fille.

Non seulement le Seigneur semble indifférent à son malheur mais quand il s’adresse enfin à elle, c’est pour l’offenser publiquement, et ce n’est qu’après avoir accepté d’être humiliée devant tous que cette femme reçoit enfin ce qu’elle veut : la guérison de sa fille possédée par un démon. Mais les apparences peuvent être trompeuses car comme d’habitude Jésus sait très bien ce qu’il fait et maîtrise parfaitement la situation.

Cette histoire que je vais raconter comporte cinq scènes. Je lis la première dans laquelle cette mère formule sa requête. Elle dit :

Seigneur, Fils de David, aie pitié de moi ! Ma fille est sous l’emprise d’un démon qui la tourmente cruellement. Mais Jésus ne lui répondit pas un mot (Matthieu 15.22).

Dans un premier temps, Jésus fait donc la sourde oreille aux cris de cette pauvre mère ; il est étrangement silencieux et détourne la tête pour ainsi dire. Est-ce de l’indifférence ou du rejet ? Pourtant, à la fin de cet entretien il prononcera la parole qui guérit.

Les trois scènes qui suivent forment le corps du récit de l’échange auquel participent Jésus, les disciples et la femme. Dans ce dialogue, quelqu’un parle à Jésus et il répond.

Pour interpréter correctement l’étrange histoire que nous raconte Matthieu, il faut comprendre son arrière-plan, ce qui se passe dans les coulisses. Que ce soient les événements qui entourent Jésus ou ses paraboles, le Seigneur est toujours entouré de gens qui représentent la communauté juive de l’époque.

Notre société est profondément individualiste à l’image des fameuses paroles de Descartes : « Je pense, donc je suis ». Mais en Afrique ou au Proche-Orient, chacun peut dire : « Je suis parce que nous sommes ».

L’individu fait partie de son milieu et son identité est d’être en relation avec les autres. Dans tous les récits des évangiles qui mettent Jésus en scène, la communauté environnante est toujours l’un des acteurs et il faut tenir compte de sa présence pour pouvoir comprendre ce qui se passe, le déroulement des événements et l’enseignement qui nous est donné. Dans l’histoire de la femme syro-phénicienne, Jésus ne fait pas que dialoguer avec elle, car indirectement il parle aussi à ses disciples.

La femme cananéenne commence donc avec l’appel habituel du mendiant : « Aie pitié de moi » ! Elle ne crie pas : « Aie pitié de ma fille », mais « de moi » parce qu’elle s’occupe de sa fille et elle n’en peut plus ; elle est au bout du rouleau. Voilà pourquoi elle n’a pas peur de s’adresser à Jésus bien que deux barrières la séparent de lui.

Premièrement c’est une femme et elle parle à un homme. Encore aujourd’hui dans certains milieux conservateurs du Moyen-Orient, hommes et femmes ne parlent pas à des étrangers de l’autre sexe. Et en public, les rabbins ne parlent pas aux femmes, même celles de leur propre famille.

Deuxièmement, cette femme cananéenne fait une demande à un Juif ; or il n’y a pas de contact entre ces deux groupes ethniques qui se haïssent. Pourtant, au début du ministère de Jésus, beaucoup de gens des régions de Tyr et Sidon, c’est-à-dire de la Phénicie viennent en foules pour l’écouter (Marc 3.7-8). On peut donc être quasi certain que cette femme cananéenne a eu connaissance de Jésus, et de sa compassion pour Juifs et païens, hommes et femmes.

Elle s’adresse à Jésus en l’appelant « Seigneur », mais y ajoute le titre messianique relativement rare de « Fils de David », ce qui montre qu’elle a été en contact avec le judaïsme. Le mot « Seigneur » utilisé seul peut simplement être une formule de politesse mais en y adjoignant « Fils de David », cette femme se fait remarquer car elle est païenne et s’adresse à un rabbin itinérant qu’elle considère supérieur aux autres.

Dans le premier échange, les disciples révèlent leurs sentiments envers cette étrangère en disant :

Renvoie-la, car elle ne cesse de nous suivre en criant (Matthieu 15.23).

Si Jonas avait été parmi les disciples, il aurait non seulement ajouter son suffrage, mais aurait peut-être même pris un bâton pour la chasser.

Dans les quatre Évangiles, on peut observer la formation des disciples par Jésus. En général il se passe quelque chose, suite à quoi les disciples demandent des éclaircissements et Jésus fait un commentaire final. Mais ici et assez curieusement, les disciples interviennent dès l’apparition de la femme, ce qui est tout à fait inhabituel.

Pour comprendre l’enseignement de cette histoire, il faut premièrement toujours garder à l’esprit que Jésus est en train de former ses disciples. Deuxièmement, en ce qui concerne la femme, Jésus décide de lui faire passer un test dont le but n’est pas de la recaler mais de l’élever. En effet, il lui fait l’honneur de se présenter à un examen particulièrement difficile et si elle le réussit elle et son histoire seront immortalisées dans le canon des Écritures saintes.

La difficulté de ce test tient à ce qu’il a lieu sous l’œil très critique des disciples. Jésus procède doucement car il veut que ces derniers se souviennent que le prophète Élie fut envoyé par Dieu pour venir en aide à une veuve cananéenne dans la ville phénicienne de Sarepta (1Rois 17.9 et suivants), et que ce rappel leur fasse réaliser que Dieu s’occupe de toutes ses créatures. Jonas aussi aurait dû se souvenir de cet incident au lieu d’essayer de s’enfuir au bout du monde.

L’examen que subit la Cananéenne comprend trois parties et la première est le silence de Jésus. Il prétend l’indifférence afin de préparer un dialogue avec ses disciples et avec la femme.

Comme je l’ai dit, un rabbin digne de ce nom ne parle pas à une femme en public. Environ deux siècles avant Jésus, un célèbre savant juif du nom de Ben Sirach a écrit des proverbes et paroles de sagesse. Dans le livre qui porte son nom, il écrit : « Les outrages d’un homme sont préférables à la gentillesse d’une femme ; les femmes sont cause de honte et d’opprobre ». (Siracide 42.14 ; traduction par K. E Bailey ; « Jesus through Middle Eastern eyes » ; page 221). Tout ça pour dire que la tradition qui circule au temps de Jésus communique beaucoup d’idées négatives concernant le genre féminin. Il s’ensuit que quand Jésus reste indifférent aux supplications de la femme cananéenne, aux yeux des disciples il agit comme il se doit, ce qui les conforte dans leur vision misogyne de la femme. Cette attitude des disciples apparaît nettement quand après avoir observé le silence de Jésus à l’égard de la femme cananéenne, ils lui disent :

Renvoie-la, car elle ne cesse de nous suivre en criant (Matthieu 15.23).

Les disciples ont eu la même attitude avec la femme samaritaine. Quant après avoir fait quelques emplettes, ils reviennent et voient Jésus converser avec elle. Le texte dit :

Ils furent très étonnés de voir Jésus parler avec une femme (Jean 4.27).

Ils n’ont rien dit, mais ce n’était pas l’envie qui leur manquait de la chasser.

Ici, avec la femme cananéenne, Jésus semble partager l’avis de ses disciples puisque, après son silence, il répond à la femme :

Ma mission se limite aux brebis perdues du peuple d’Israël (Matthieu 15.24).

En d’autres mots : « Je ne m’occupe pas des non-juifs ».

Avec la femme cananéenne, les disciples expriment le dégoût que leur inspire cette païenne. Cependant, leur méchanceté déclenche les échanges qu’on peut comprendre de la façon suivante : Jésus est mécontent de l’attitude déplorable de ses disciples envers les femmes et envers les non-juifs. Par contre, il est impressionné par la confiance de cette femme en lui. Il décide d’utiliser cet événement, d’une part, pour l’aider à grandir encore dans sa foi et dans son courage à faire face aux persécutions, et d’autre part, pour mettre à nu les préjugés profondément enracinés dans le cœur de ses disciples.

La façon dont Jésus les enseigne est très subtile. Il ne critique ni leur attitude pourtant déplorable ni leur façon de juger les autres à l’emporte-pièces. Au contraire, par son silence il donne l’impression de partager leur façon de voir.

Tant qu’ils étaient en Galilée, il est facile aux disciples de considérer Jésus comme la propriété exclusive des Juifs, mais en Phénicie devant une veuve dans la détresse, une telle croyance les met mal à l’aise. Jésus en profite pour exprimer les préjugés de ses disciples déstabilisés, d’abord par son apparente indifférence puis par sa première réponse brusque. Jésus communique donc à ses disciples : « Évidemment que je veux me débarrasser de cette femme encombrante ! Nous n’avons que faire d’une mendiante païenne ». En disant à la femme cananéenne : « Ma mission se limite aux brebis perdues du peuple d’Israël », il lui dit : « Tu es une femme païenne et je suis le Fils de David. Tu ne fais pas partie de mon troupeau, pourquoi devrais-je m’intéresser à toi » ? (Matthieu 15.23-24). Fin du premier échange suivi d’une pause tendue. Pendant quelques instants on sent qu’il y a de l’électricité dans l’air. Que va faire la Cananéenne ? Baisser la tête et s’en aller ? Eh bien elle ne bouge pas parce qu’elle croit que Jésus est compatissant et ne la renverra pas. Suite à la première fin de non-recevoir, elle se ressaisit et persiste.

L’interaction continue et met en scène la femme et Jésus :

Mais la femme vint se prosterner devant lui en disant : – Seigneur, viens à mon secours ! (Matthieu 15.25).

La femme met de côté le titre messianique de Jésus, s’agenouille devant lui et dit simplement : « Seigneur, viens à mon secours » ! Ce cri angoissé d’une âme dans la détresse est à la fois touchant et grandiose. Elle ne connaît sans doute pas l’histoire du prophète Élie et de la veuve de Sarepta, mais les disciples eux, la connaissent. Ils savent aussi que tous les prophètes se soucient des veuves et des orphelins et prennent toujours leur parti dans leurs écrits. Ils ont aussi vu que Jésus a toujours de la compassion envers tous ceux qui viennent à lui.

Seul un cœur dur comme de la pierre resterait indifférent devant la mortification de cette pauvre femme et sa supplication toute simple mais désespérée. Jésus va-t-il aller au-delà de sa mission première qui est de se mettre au service d’Israël, et venir en aide à cette païenne ? Pas encore ! Il veut pousser la croyance de ses disciples jusqu’à sa conclusion logique qui est cruelle. Il répond donc à la femme cananéenne :

Il ne serait pas juste de prendre le pain des enfants de la maison pour le jeter aux petits chiens (Matthieu 15.26).

Avec cette mini parabole, Jésus est choquant parce qu’il exprime les sentiments et les attitudes de ses disciples à l’esprit étroit qui veulent se débarrasser de cette païenne encombrante. Son langage musclé met en mots leurs préjugés et les jette à la figure de cette femme désespérée qui implore la guérison de sa fille.

Il est toujours très dérangeant de voir et d’entendre où conduisent ses préjugés. Dans la culture traditionnelle du Moyen Orient, les chiens sont presque autant méprisés que les cochons. Ce ne sont jamais des animaux de compagnie mais de dangereux charognards qui traînent dans les rues et se nourrissent d’ordures.

Se désintéresser d’une mendiante est une chose mais lui parler durement comme le fait Jésus en est une autre. Il est vrai qu’il parle de chiots à qui on permet d’entrer dans la cuisine et non pas de molosses. La mention des « petits chiens » est pour l’éducation des disciples. Jésus leur dit en substance : « Je sais que vous croyez que les non-juifs ne valent pas mieux que des chiens et vous voulez que je les traite ainsi. Êtes-vous satisfaits de ce que j’ai dit à cette pauvre femme » ?

Comment va-t-elle réagir devant la partie la plus difficile de l’examen que le Seigneur lui fait subir ? Sa confiance dans la compassion de Jésus est-elle ébranlée ? Va-t-elle se vexer face à ces Juifs hautains qui méprisent ceux qui sont dans la détresse, ou bien va-t-elle ignorer l’affront et persévérer dans sa requête ?

L’échange se poursuit et la femme répond :

C’est vrai, Seigneur, et pourtant les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres (Matthieu 15.27).

Sur quoi, Jésus affirme :

Ô femme, ta foi est grande ! (Matthieu 15.28).

La femme cananéenne a réussi avec brillo toutes les épreuves de l’examen. Elle accepte l’insulte et l’utilise avec une pointe d’humour pour renforcer sa demande. Elle dit : « Oui, je sais qu’à vos yeux nous les païens ne sommes que des petits chiens et nous ne méritons rien. Mais les petits chiens se nourrissent des miettes qu’on leur jette. Je crois que tu as de la compassion même pour les non-juifs qui souffrent et que tu peux guérir ma fille. Je veux une miette pour elle ».

Les disciples écoutent et regardent la scène. Partout en Israël où ils sont allés avec Jésus, jamais ils n’ont rencontré quelqu’un qui avait une foi aussi inébranlable en leur Maître. La réponse de cette femme est un grand coup porté contre leurs préjudices à l’égard des femmes et des non-juifs. Suite à cet entretien plein de rebondissements, les disciples vont être obligés de revoir leur copie, et commencer à modifier leur façon de concevoir Dieu et l’étendue de son amour.

Parallèlement, la confiance de cette femme cananéenne en Jésus est rehaussée de plusieurs crans. Elle reçoit la médaille olympique de la foi et elle est citée en exemple partout où la Bonne Nouvelle de la grâce de Dieu est annoncée.

Cette femme a reconnu en Jésus le Seigneur et son Maître ; sa foi est tellement forte qu’elle est prête à subir tous les affronts, même une humiliation publique, afin de recevoir la grâce que Jésus étend à tous ceux qui viennent à lui. Jésus rend à la Cananéenne sa copie d’examen en disant :

Qu’il en soit donc comme tu le veux ! Et, sur l’heure, sa fille fut guérie (Matthieu 15.28).

Le silence par lequel Jésus a commencé cet entretien devient une parole de guérison. Cette femme cananéenne a révélé trois vertus : l’humilité, car elle s’est abaissée au niveau des petits chiens ; la foi car elle croit que quelques miettes suffisent pour la guérison de sa fille ; et enfin la sagesse, car elle ne s’est pas laissé dévier de son objectif ; rien ne pouvait arrêter sa persévérance et elle était prête à tous les sacrifices pour atteindre son but. L’amour qu’elle porte en elle pour son enfant lui a fait franchir tous les obstacles ; elle voulait la guérison de sa fille et elle l’a eue.