Livre du prophète Habaquq

Introduction

La première fois que j’ai entendu parler de « Bel et le dragon », j’ai pensé qu’il s’agissait d’une histoire du genre « La belle et la bête ». Eh bien pas du tout, ça n’a rien à voir, parce que « Bel » est une idole adorée par les Babyloniens, et avec le dragon, ils constituent une légende farfelue dont il est question dans un texte apocryphe qui a été rajoutée au livre du prophète Daniel. Dans ce conte étrange écrit par un écrivain très médiocre et pas inspiré du tout, Daniel fait périr un dragon adoré par les Babyloniens. Mais le peuple furieux le fait jeter dans une fosse aux lions où un autre prophète du nom de Habaquq, est merveilleusement transporté à travers les airs par un ange, du pays de Juda à Babylone, pour apporter à Daniel de la nourriture. Finalement, ce dernier sort sain et sauf de la fosse aux lions où ses ennemis sont précipités.

Je vous avais bien dit que cette histoire est des plus minable. Mais qui est cet Habaquq ? Son nom signifie « embrasser » ou plus probablement « être embrassé » sous-entendu par Dieu. Dans le Nouveau Testament, l’équivalent de ce nom est Théophile, qui veut dire : « aimé de Dieu ». À part ça, nous ne possédons aucun renseignement historique certain sur Habaquq. Mais selon une tradition digne de foi des Rabbins, il est de la tribu de Lévi et son père s’appelle Josué.

De plus, le post-scriptum à la fin du livre qui est : « Pour le chef des musiciens. À chanter avec accompagnement d’instruments à cordes » (Habaquq 3.19), nous montre qu’Habaquq est un lévite qui connaît la musique. Ce qu’on sait avec certitude est que cet homme a écrit un livre dans lequel il se donne le titre de « nabi » (Habaquq 1.1 et 3.1), c’est-à-dire « prophète ». De tous ceux qui ont exercé ce ministère, seulement trois, Habaquq, Aggée et Zacharie, sont appelés « prophètes » dès le tout début de leur oracle.

Le titre du livre d’Habaquq n’indique pas à quelle époque il a prophétisé. La mention des Chaldéens, un autre nom pour les Babyloniens, et l’annonce d’une invasion de Juda par ce peuple (Habaquq 1.6) permettent cependant de déterminer à peu près quand se situe son ministère. Mais pour cela il nous faut faire un peu d’histoire.

Le Premier empire babylonien date du troisième millénaire avant notre ère. C’est Nimrod qui occupe le trône et ce tyran veut dominer le monde du haut de la Tour de Babel. Bien plus tard, les Chaldéens, apparentés aux Araméens, s’infiltrent en Babylonie, et ce sont des chefs politiques et militaires araméens qui ressuscitent un nouvel empire babylonien. Cependant, Babylone reste pendant longtemps assujettie à l’empire assyrien, et malgré plusieurs tentatives, ne réussit pas à se libérer durablement de son joug.

Mais vers l’an 630 avant Jésus-Christ, profitant de l’affaiblissement de l’empire assyrien, le royaume de Babylone regagne son indépendance. Nabopolassar qui le dirige alors, fonde ce qui devient l’empire néo-babylonien. Il obtient la main de la fille du roi des Mèdes pour son fils Nabuchodonosor. Allié avec eux, il précipite le déclin de l’Assyrie. À partir de l’an 618, c’est d’abord la ville d’Assour qui est défaite et tombe devant ses armées. En 612, Mèdes et Babyloniens avec les Scythes s’emparent de Ninive, ce que décrit le prophète Nahoum.

Suite à cette victoire, Nabopolassar devient le roi incontesté de la Babylonie et le suzerain de la Syrie et de la Palestine. Cet essor rapide du nouveau royaume babylonien inquiète l’Égypte, l’autre grande puissance de l’époque. Soucieuse de préserver sa zone d’influence sur la Palestine en particulier, le pharaon Psammétique préfère voir subsister un royaume assyrien suffisamment fort pour contrecarrer les visées hégémoniques Babyloniennes. Le pharaon prête donc assistance aux Assyriens ce qui ralentit quelque peu la disparition totale et complète de l’Assyrie. Son successeur Néko prend les rennes du pouvoir en l’an 610.

L’année suivante, il se met à son tour en campagne pour voler au secours de ce qui reste de l’Assyrie et affronte les armées babyloniennes sur l’Euphrate. Sur sa route, il rencontre les armées de Josias roi de Juda, qui s’est mis en tête de lui barrer le passage. L’armée israélite est défaite et Josias meurt sur le champ de bataille (2Rois 23.29 et suivant). Son fils Yoahaz lui succède sur le trône de Juda (2Rois 23.31 et suivant). La bataille que se livrent ensuite les armées égyptiennes et babyloniennes ne débouche sur aucune issue décisive ; elles font match nul en somme. À leur retour de cette campagne, les Égyptiens repassent par Jérusalem. Néko dépose Yoahaz qu’il déporte en Égypte, et il installe à sa place comme roi de Juda un autre fils de Josias, Yehoyaqim, dont la politique est pro-égyptienne (2Rois 23.33 et suivants).

En l’an 606 avant notre ère, l’empire assyrien a totalement disparu. L’année suivante, les armées égyptiennes affrontent de nouveau les Babyloniens à Karkémish sur l’Euphrate. Nabopolassar tombe gravement malade et son fils Nabuchodonosor prend le commandement de l’armée. Il remporte une victoire éclatante et décisive sur les forces égyptiennes, qui sont dorénavant trop affaiblies pour pouvoir lui disputer la suprématie. Dans les semaines qui suivent et suite à la mort de son père, Nabuchodonosor devient le roi de Babylone et le nouveau patron du Moyen-Orient et donc aussi de la Palestine.

À l’époque où Habaquq exerce son ministère prophétique, les Chaldéens n’ont pas encore commencé leurs conquêtes; il ne marchent pas sur les traces des Assyriens leurs prédécesseurs. On ne sait donc pas qu’ils se montreront violents envers les autres nations. L’Éternel révèle alors à Habaquq son prophète qu’il va les utiliser pour châtier son peuple ; il dit :

Regardez parmi les nations et voyez ; soyez étonnés, stupéfaits, car je vais faire en vos jours une œuvre que vous ne croiriez point si on vous la racontait. Car je vais faire lever les Chaldéens, peuple rude et impétueux, qui s’avance au large sur la terre pour s’emparer de demeures qui ne sont point à lui (Habaquq 1.5-6 ; BBA).

Ce qui est étonnant dans cette prédiction n’est pas tant le fait que l’Éternel va utiliser un peuple païen et méchant pour juger son peuple, puisqu’il l’a déjà fait avec les Assyriens, mais que Babylone qui n’est qu’une province vassale de l’Assyrie va monter en puissance et un jour attaquer Juda. Cette information historique permet de situer la prophétie d’Habaquq sous la botte du puissant souverain assyrien Assourbanipal (669-626) qui pendant son règne se permet d’envahir l’Égypte deux fois de suite. D’autre part, Habaquq se plaint de l’injustice sociale, de l’oppression et des actes de violence en Juda, et pourtant le temple fonctionne à plein régime puisqu’on y chante des hymnes à la gloire de l’Éternel (Habaquq 3.19).

Ce sont les dernières années du règne de Manassé, roi de Juda (697-642), qui paraissent cadrer le mieux avec le contenu du livre d’Habaquq. En effet, dans le second livre des Chroniques (33.11-13), il est raconté que le très mauvais roi Manassé est emmené captif à Babylone pour y expier un long règne chargé de crimes de toute sorte. Mais en exil, il se repent profondément et sincèrement et Dieu lui permet de revenir dans son royaume, où il se met en devoir de rétablir le culte de l’Éternel auquel il avait substitué celui des faux dieux. Soit dit en passant, cet exil de Manassé en Assyrie, réfuté par les commentateurs d’obédience libérale, a été partiellement confirmé par des découvertes archéologiques. En effet, une inscription mentionne le roi « Minasi de Jaouda », c’est-à-dire « Manassé de Juda », comme étant tributaire du souverain assyrien.

Dès son retour en Juda, Manassé repentant entreprend une réforme religieuse qui dure jusqu’à la fin de son règne (entre sept et dix ans). Mais cette réforme est probablement bien peu profonde puisque le second livre des Rois n’en parle pas. Cependant, le sanctuaire est entièrement purifié de ses idoles et rendu au culte de l’Éternel (2Chroniques 33.15 et suivants). Le revirement de Manassé explique le détail musical mentionné par Habaquq à la fin de son livre (Habaquq 3.19), détail qui montre que le culte est célébré dans le temple comme jadis. Cependant, comme Habaquq décrit un état de déchéance morale du peuple (Habaquq 1.2-4), on peut conclure que quand Manassé revient à de meilleurs sentiments envers l’Éternel, il est trop tard ; la gangrène morale de la nation est trop avancée et la réforme religieuse trop anémique pour changer durablement l’orientation morale et spirituelle du peuple.

Dès la première phrase de la prophétie, Habaquq demande : « Jusques à quand ô Éternel » avant que tu interviennes pour faire cesser la violence au sein du peuple ? » Suite à cette question, Dieu annonce la fin politique de Juda aux mains des Chaldéens (Habaquq 1.5) et répond qu’elle aura lieu : « en votre temps ». Il est logique de supposer que Habaquq s’adresse surtout à la jeune génération. Or un certain nombre de ses auditeurs ont pu voir, 60 ans plus tard, s’accomplir « en leur temps », les événements prédits par le prophète. Si par exemple Habaquq prophétise deux ans avant la mort de Manassé, beaucoup de ceux qui l’écoutent sont encore en vie quand Jérusalem est investie par les armées babyloniennes.

Le livre d’Habaquq rappelle en outre, les discours prophétiques prononcées du temps de Manassé, et qui annoncent des événements si terribles que les oreilles de ceux qui les entendent vont « en tinter ». Dans le second livre des Rois, on lit :

Ainsi a dit l’Éternel, le Dieu d’Israël : Voici, je fais venir sur Jérusalem et Juda un mal tel que quiconque l’entendra¼ les deux oreilles lui tinteront (2Rois 21.12 ; BBA).

Les événements annoncés par Habaquq sont bien de nature à produire un semblable effet ; d’ailleurs le prophète lui-même le ressent puisque vers la fin de sa prophétie, il dit :

J’ai entendu cette nouvelle : j’en suis tout bouleversé. Mes lèvres balbutient et mes os se dissolvent, je reste là, tremblant (Habaquq 3.16).

Enfin et toujours pour essayer de déterminer l’époque à laquelle Habaquq a prophétisé, il faut noter que le caractère archaïque très prononcé de son livre, l’originalité de son style et de sa pensée rappellent l’âge d’or de la littérature hébraïque. En lisant Habaquq, on éprouve la nette impression que par son langage, il est très proche d’Ésaïe, le plus grand écrivain de la plus brillante époque littéraire d’Israël.

Comme je l’ai dit, ce sont donc les dernières années du règne de Manassé qui accommodent le mieux la prophétie d’Habaquq. Il a donc immédiatement suivi le prophète Nahoum, ce qui est aussi la place qui est assigné à son livre dans le canon hébreu et grec.

Habaquq revêt une importance particulière pour certaines communautés juives comme celle de Qumrân, car avec les fameux manuscrits de la mer Morte, on a aussi trouvé un commentaire des deux premiers chapitres de la prophétie d’Habaquq. Ils ont bien en leur possession le troisième chapitre mais n’ont pas trouvé utile de le commenter. Il faut dire que le livre d’Habaquq est tout à fait unique parmi les livres prophétiques parce que au lieu de simplement déclarer le message divin, il s’ouvre sur un dialogue entre l’Éternel et son prophète qui exprime sa perplexité, une conversation seul à seul entre le Tout-Puissant et lui.

Dans une prière qui est en réalité un psaume de supplication, Habaquq demande pourquoi Dieu n’intervient pas contre ceux qui sont responsables de l’injustice sociale qui règne dans le royaume de Juda. L’Éternel répond alors qu’il va faire venir les Chaldéens, un peuple de conquérants féroces, et que cette catastrophe ne va pas tarder. Habaquq est choqué, mais il ne se laisse pas démonter et tout comme Abraham qui a parlementé avec l’Éternel au sujet de Sodome et Gomorrhe, il reprend courageusement la parole pour dire qu’il ne comprend pas comment Dieu peut permettre une chose pareille.

Habaquq n’arrive pas à concilier ce qu’il sait du caractère de Dieu, qui pardonne et tient ses promesses, avec son intention de rayer Juda de la carte du monde. L’Éternel lui répond alors que le jour vient où la domination babylonienne finira. Le thème de la chute de Babylone est développé par Habaquq sous la forme de cinq petits poèmes satiriques (Habaquq 2.6-20) qui dénoncent les crimes des conquérants babyloniens, leurs actes de violence, le pillage, les traitements dégradants infligés aux peuples vaincus, et leur idolâtrie grossière. En attendant cet accomplissement, Dieu veut que son prophète lui fasse confiance et promet la vie à tous ceux qui lui demeurent fidèles.

Dans le troisième et dernier chapitre du livre, le prophète s’adresse à l’Éternel sous la forme d’un cantique dans lequel il exprime sa crainte face aux événements futurs. Cependant, il concentre surtout son attention sur l’espérance de la venue de l’Éternel et de la délivrance du peuple élu qui fera suite à son châtiment. Au sein même de sa détresse, Habaquq exprime sa soumission aux plans de Dieu et sa pleine confiance en lui.

Comme pour les Psaumes, le livre d’Habaquq est riche d’enseignements sur la vraie piété car on pénètre dans l’intimité de la vie du prophète. Il fait preuve d’une grande liberté dans ses dialogues avec Dieu et exprime sa foi vivante dans une relation où il ne craint pas de lui dire tout ce qu’il a sur le cœur. On est bien loin des rites creux et de la liturgie vide qui sont dépourvus de toute vie, et qui le plus souvent ne sont rien d’autre que de petits actes minables destinés à se donner bonne conscience. Par contraste, Habaquq nous donne une leçon exemplaire sur la façon de se comporter avec Dieu. En effet, comparé à Job qui pour se justifier va un peu trop loin dans ses propos sur l’Éternel, et Jérémie qui laisse ses sentiments prendre le dessus et s’apitoie sur son sort, Habaquq reste droit et juste dans toute son attitude. Il exprime sans complexe ce qui lui pèse, ce qu’il ne comprend pas ou ce qui lui paraît inacceptable, mais il demeure toujours confiant et soumis à son Dieu. La manière dont il épanche son cœur puis attend patiemment la réponse de l’Éternel est admirable.

Pour Habaquq, la foi n’est pas un échappatoire mais elle lui permet de garder la tête froide et les pieds sur terre, proche des réalités de ce monde auquel il se sent pleinement solidaire. Il ne se contente pas simplement d’une espérance de justice dans l’au-delà mais est préoccupé par la corruption et l’injustice de la société dans laquelle il vit. C’est d’ailleurs ce qui le pousse à interpeller son Dieu pour lui demander ce qu’il attend pour intervenir. Et quand l’Éternel lui répond en annonçant la venue d’un règne de terreur et d’injustice, Habaquq revient à la charge et exprime à quel point ce que Dieu veut faire lui paraît contraire à ce qu’il sait de son caractère et de sa loi.

Habaquq ne refuse pas de voir la réalité en face et c’est ce qui montre que sa foi n’est pas faite de crédulité naïve ou d’illusions. Habaquq est un exemple à suivre parce qu’il considère froidement les faits qui lui paraissent contraires à ce qu’il croit, mais persévère dans sa confiance en Dieu car il le connaît.

L’Éternel ne répond pas à toutes les questions de son prophète ; il ne justifie pas la ligne d’action qu’il a choisie et ne dit pas pourquoi il va utiliser les Chaldéens plutôt qu’un autre moyen pour punir son peuple. Pourtant, Dieu révèle à son prophète le but de son action à venir et cette réponse permet à Habaquq de continuer à espérer, surtout que ce dernier se nourrit aussi du souvenir des actes bienveillants de l’Éternel lors de l’Exode. Habaquq s’attend donc à une action similaire de Dieu en faveur de son peuple. C’est ainsi que malgré les sombres nuages qu’il voit s’amonceler dans son ciel, Habaquq peut continuer le pèlerinage de la foi en toute sérénité.

Le cœur de l’enseignement de ce livre est certainement cet appel que l’Éternel adresse à son prophète et à tout homme à tenir bon dans l’adversité et à lui rester fidèlement attaché en toute confiance (Habaquq 2.3-4).

Le mal qui m’afflige et celui dont je suis témoin en ce bas monde suscitent en moi bien des pourquoi auxquels je n’ai pas de réponses vraiment satisfaisantes. Mais tout comme Habaquq, l’enseignement des Écritures sur la nature de Dieu, sur son œuvre de salut, et sur l’espérance qui nous est réservée dans les cieux, doit m’aider à persévérer dans la foi et ma fidélité à Dieu.

Habaquq nous donne aussi une leçon d’histoire. Des empires tyranniques apparaissent dans le monde et exercent leur domination despotique pendant un temps. Cependant, Dieu ne les laisse pas continuer leur oppression violente indéfiniment car il arrive un moment où il tire le rideau et met un terme à leur existence. C’est ce qui est arrivé à l’empire assyrien. Dieu exerce en ce monde des jugements contre les oppresseurs, même si ceux-ci sont toujours partiels et provisoires, jusqu’au jour où l’Éternel manifestera pleinement sa justice en la personne du Messie qui viendra régner sur cette terre pendant mille ans. Il est réconfortant de savoir que malgré les apparences, Dieu agit dans l’histoire et qu’il ne laisse pas le dernier mot aux pouvoirs tyranniques même si son intervention se fait parfois longuement attendre, et si pendant ce temps l’injustice domine et demeure impunie.

Aujourd’hui il existe d’innombrables scandales où des brutes épaisses oppriment les plus faibles ou terrorisent des populations sans défense en toute impunité, et pour le moment Dieu laisse faire. Comment vais-je réagir ? Je peux dire d’un ton méprisant que Dieu n’existe pas ou qu’il se moque bien de nous ou encore lever le poing au ciel contre lui. C’est ainsi que se comportent la plupart des gens. Mais le croyant est appelé à lui faire confiance et à s’attendre à lui quelles que soient les circonstances de sa vie.