Introduction

Tel père, tel fils. Un fils est souvent évalué en fonction de son père et jusqu’à ce qu’il prouve le contraire, on a tendance à lui attribuer les caractéristiques paternelles. Quand le prophète Michée rédige le livre qui porte son nom, il choisit de ne pas donner celui de son père ce qui est la coutume, ce qui laisse supposer que son père fait partie de ces petites gens sans importance, un paysan quelconque. Pourtant, même si Michée est issu de la campagne, ce n’est pas un illettré ; il est très versé dans les écrits de Moïse ; il fait allusion à la division du pays par Josué (Michée 2.4 ; 6.5), à la complainte funèbre de David sur la mort du roi Saül (Michée 1.10 ; 2Samuel 1.20) et il cite ici et là des passages tirés des Psaumes et des Proverbes (Michée 2.1 ; 3.2 ; 7.2, 7 ; 6.9, 11). Et puis ce n’est pas dans un village isolé perdu dans la montagne que Michée a passé sa vie et exercé son ministère, mais à Jérusalem.

« Michée » est équivalent à « Michaël » et veut dire « qui est semblable à Yaweh » (Michée 7.18 ; comparez Exode 15.11 ; Deutéronome 6.4). Auteur du livre qui porte son nom, Michée ne doit pas être confondu avec un autre prophète, Michée de Yimla, qui parut environ un siècle plus tôt dans le royaume israélite du Nord sous le règne du méchant roi idolâtre Achab (1Rois 22).

Michée est originaire de Morécheth, une bourgade située en Juda, à environ 35 km au sud-ouest de Jérusalem et proche de Gath, l’une des principales villes des Philistins. Il exerce son ministère sous les règnes de trois rois de Juda : Yotam (740-732 avant Jésus-Christ), Ahaz (corégence : 735-732 ; 732-715) et Ézéchias (co-régence :727-715 ; 715-686).

Michée est aussi contemporain des prophètes Ésaïe et Osée, et il est peut-être encore vivant au moment de la fin politique du royaume israélite des X tribus du Nord, de la destruction de Samarie sa capitale, et de la déportation de sa population par les Assyriens (722-721).

Un autre événement important prophétisé par Michée est l’invasion de Juda par les Assyriens (701) qui, selon leurs annales, auraient déporté 200 000 habitants de Juda. En fait, les Assyriens sont arrivés jusqu’aux portes de Jérusalem dont ils font le siège, mais la capitale de Juda est miraculeusement délivrée par l’Ange de l’Éternel qui en une nuit fait périr la plupart des soldats assyriens (2Rois 18-19 ; Ésaïe 36-37).

Il semble que Michée résume son ministère et rédige son livre vers la fin de sa vie sous le règne du roi Ézéchias. Son livre n’est pas un discours suivi mais rassemble une collection d’oracles datant de diverses époques. Il fait alterner des sections longues dans lesquelles il dénonce les fautes des classes dirigeantes de Juda et annonce leur châtiment, et des sections plus courtes où il apporte des promesses de salut qui sont associées au thème d’un petit reste rescapé du peuple.

Le livre de Michée peut être divisé en quatre séries de prophéties (chap. 1-2 ; 3.1-4.8 ; 4.9-5.14 ; chap. 6-7), chacune contenant des accusations et des menaces, suivies de promesses et de consolations.

La première série de prophéties (chapitre 1-2) date du temps de la co-régence d’Ézéchias avec son père Ahaz (727-722 ; Michée 1.14) et prédit la chute de Samarie ainsi que l’invasion assyrienne de Juda (Michée 1.2-16). La seconde série est prononcée sous le règne d’Ézéchias (Jérémie 26.18 ; Michée 3.12).

La première et la quatrième série de prophéties se correspondent car elles débutent toutes deux par le thème du procès que l’Éternel fait à son peuple (Michée 1.2 ; 6.1 ss.). Les deux sections centrales sont très proches par leur contenu car dans l’une il est question du règne de l’Éternel (Michée 4.1-7), et dans l’autre du règne du Messie (Michée 5.1-8). Le premier de ces règnes fait suite à la prophétie de la destruction de Jérusalem (Michée 3.12), et le second à l’annonce de l’exil de Juda à Babylone (Michée 4.9 ss.).

La prédication de Michée ne reste pas sans effet car elle est prise très au sérieux par le roi Ézéchias et l’encourage à s’attacher à l’Éternel et à entreprendre des réformes religieuses très importantes (Jérémie 26.19). On peut donc dire que la prophétie de Michée a contribué à la survie du royaume de Juda qui a duré environ 130 ans de plus que son voisin, le royaume israélite du Nord.

Michée a également sauvé la peau du prophète Jérémie qui a paru plus d’un siècle plus tard. En effet, accusé de traîtrise à sa patrie parce qu’il annonce publiquement la destruction de Jérusalem, les anciens de Juda prennent la défense de Jérémie en rappelant que Michée a fait la même prédiction au roi Ézéchias et à tout son peuple, sans être inquiété, et les anciens citent textuellement la prophétie qui est dans le livre de Michée (3.12). Cette référence qu’on trouve dans le livre de Jérémie (Jérémie 26.18-19) montre que plus d’un siècle après son ministère, Michée est considéré comme un authentique prophète de l’Éternel, et pour les habitants de Juda, ses oracles ont valeur de Parole de Dieu.

Né à la campagne comme son prédécesseur Amos, Michée est proche de ce dernier par le style et sa grande préoccupation pour les injustices sociales dont les classes dirigeantes se rendent coupables envers le petit peuple. Michée emprunte au langage d’Amos et à celui d’Osée le thème du procès que l’Éternel intente à son peuple parce qu’il est infidèle au traité d’alliance conclu par Moïse (Michée 1.2 ; 6.1 ss.).

Comme je l’ai dit, Michée est contemporain du prophète Ésaïe, mais ce dernier a eu un ministère beaucoup plus long, ayant commencé avant Michée et continué après lui. Le contenu de leur message respectif est souvent proche, car tous deux prophétisent la venue du royaume messianique (Ésaïe 2.2-4 ; Michée 4.1-4) et la naissance du Messie (Ésaïe 7.14 ; Michée 5.2). Cependant, les prophéties de Michée sont moins peaufinées que celles d’Ésaïe parce que ces deux hommes sont de condition sociale fort différente.

Ésaïe appartient à l’aristocratie et il a ses entrées à la cour royale, ce qui explique aussi pourquoi il porte un intérêt tout particulier aux questions de politique nationale et étrangère qu’il semble bien connaître. Michée par contre, se préoccupe d’abord des paysans de la campagne et de leur condition de vie qu’il connaît bien.

Michée se distingue aussi d’Ésaïe en ce qu’il porte toute son attention à Juda et reste sur le terrain moral et religieux ; il n’intervient pas dans la sphère politique et ne s’occupe pas des relations de sa patrie avec l’Égypte et l’Assyrie, qui tiennent une si grande place dans le livre d’Ésaïe. L’horizon d’Ésaïe est beaucoup  plus vaste que celui de Michée puisqu’il embrasse l’ensemble du monde païen et voit le jugement de Dieu tomber successivement sur différentes nations.

Tout comme le royaume des X tribus du Nord, Juda avait connu, dans le second tiers du 8e siècle avant Jésus Christ, une période de grand essor économique, mais celui-ci avait surtout profité aux classes dirigeantes politiques et religieuses qui concentrent alors entre leurs mains les richesses et les propriétés foncières, tandis que le petit peuple exploité par les nantis, continue à s’appauvrir toujours davantage.

Ahaz, père d’Ézéchias, est un roi incapable et impie. Durant son règne, ses grands n’observent plus aucune conduite morale et se livrent sans scrupules à la cupidité et à des débauches sans frein. Ils sont soutenus dans leurs projets criminels par des prophètes de mensonge et des magistrats corrompus. Sous Ahaz, l’injustice et l’impiété règnent dans toutes les sphères de la nation.

Michée accuse donc les grands du royaume d’abuser de leur pouvoir pour dépouiller les petites gens et commettre des actes de violence contre ceux qui sont sans défense, lésant en particulier les droits élémentaires des plus défavorisés comme les veuves et les orphelins (Michée 2.1 ss., 8 ss. ; 3.1-3, 9-11 ; 6.12, 16 ; 7.2 ss.) qui sont toujours les premiers à trinquer.

Parmi les fautes dénoncées par Michée, il cite brièvement l’idolâtrie à laquelle les dirigeants des deux royaumes israélites entraînent leur peuple (Michée 1.5), mais tout comme Amos, Michée s’élève surtout contre les injustices sociales. Soit dit en passant qu’à lire Michée on croirait lire une description des maux de notre siècle dans la revue « Dossier international », ce qui confirme une fois encore que « il n’y a rien de nouveau sous le soleil ».

Michée dénonce l’attitude des faux prophètes qui prononcent à des fins lucratives des oracles mensongers conformes à ce que les grands du royaume veulent entendre, promettant la bénédiction à ceux qui les soudoient grassement, et le malheur à qui n’a rien à leur offrir (Michée 2.6-11 ; 3.5-7, 11). Bien entendu, ces prophètes de mensonge qui annoncent que la paix et la prospérité vont durer s’opposent au message de Michée, qui prévient la nation du jugement imminent de Dieu (Michée 2.6 ss. ; 3.11). Michée s’attaque aussi aux prêtres qui enseignent pour de l’argent, et aux juges qui vendent leurs sentences (Michée 3.9-11).

Michée condamne également la tromperie dans les affaires (Michée 6.10 ss.) et la corruption généralisée d’une société, dont toute solidarité et toute loyauté ont disparu à tel point qu’on ne peut plus se fier à quiconque, pas même aux membres de sa propre famille et encore moins à ses amis (Michée 7.1-6).

Aux Israélites qui s’imaginent pouvoir néanmoins obtenir la faveur divine en multipliant leurs offrandes, le prophète rappelle qu’elles sont sans valeur si l’on ne vit pas dans l’humilité, la droiture et l’amour du prochain (Michée 6.6-8).

À cause de ces péchés et de l’impénitence des coupables, Michée est chargé d’annoncer le jugement. Il prédit la ruine de Samarie et l’anéantissement du royaume israélite du Nord (Michée 1.2-7). Mais ce n’est pas tout car l’ennemi ne s’arrêtera pas en route et envahira aussi Juda, emmènera des habitants en exil et viendra jusqu’aux portes de Jérusalem pour l’assiéger. Cependant, il ne réussira pas à conquérir la ville sainte et sera repoussé (Michée 1.8-16 ; 4.11-14). Les grands du royaume seront parmi les déportés et devront laisser leurs biens à ceux qu’ils ont dépouillés, ce qui est un juste retour des choses (Michée 2.4 ss.).

Michée se distingue d’Ésaïe et des prophètes antérieurs en ce qu’il prophétise non seulement la destruction de Jérusalem mais aussi du temple, qu’il est le premier à annoncer (Michée 3.12 ; comparez Jérémie 26). Il s’appuie sur l’exemple de Samarie disant que si Juda commet les mêmes fautes que le royaume du Nord, il n’y a pas de raison pour que son sort soit différent (Michée 6.16). En outre, comme Ésaïe, Michée annonce la déportation de l’ensemble du peuple de Juda qui partira en exil à Babylone (Michée 4.9 ss. ; 7.8 ss.) et il est plus explicite qu’Ésaïe.

Le jugement à venir amènera le peuple de Dieu à réfléchir, à reconnaître sa culpabilité (Michée 7.9) et à se repentir (Michée 5.9-14). C’est alors seulement que l’Éternel enverra le salut (Michée 4.10). Contrairement aux faux prophètes qui prédisent le contraire, Michée souligne que le châtiment précède le salut. Il insiste tellement sur cet ordre divin qu’il structure son livre dans ce sens en prophétisant quatre fois d’abord le jugement et ensuite seulement le salut.

Dans la troisième section des prophéties de Michée (4.9-5.14), le châtiment est comparé aux douleurs de l’enfantement qui précèdent la joie de la naissance. Ce thème est fréquent dans les écrits juifs qui annoncent qu’un temps de détresse précédera l’avènement du royaume messianique ; d’ailleurs Jésus fait la même prédiction vers la fin de l’évangile selon Matthieu (24.8).

Pour Michée comme pour Ésaïe, le salut est lié à la venue du Messie (Michée 4.9-5.5). En outre, Michée précise que ce salut sera seulement pour un reste rescapé mis à mal par le jugement de la nation, mais que l’Éternel ira chercher et ramènera de l’exil (Michée 2.12 ; 4.6-7 ; 5.6 ss. ; 7.14, 18). Ce petit reste est comparé à un troupeau de brebis que Dieu rassemble et conduit tel un berger. Cette image évoque tout particulièrement la fidélité de l’Éternel, sa bienveillance, et le soin attentif qu’il prend de chaque membre de son peuple. Jean rapporte que Jésus a repris cette image à son compte quand il a dit :

J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas de cet enclos. Celles-là aussi, il faut que je les amène ; elles écouteront ma voix, ainsi il n’y aura plus qu’un seul troupeau avec un seul berger (Jean 10.16).

Aujourd’hui, des croyants d’origine diverse et en particulier Juifs et non-juifs vivent en harmonie suite à la paix établie à la croix (Éphésiens 4.3-6).

L’image du troupeau est souvent utilisée dans le livre des Psaumes pour évoquer la manière dont l’Éternel a conduit Israël hors d’Égypte, puis dans le désert (Psaumes 77.21 ; 78.52 ; 79.13 ; 80.1 ; 95.7 ; 100.3). Dans le livre de Michée, cette image sert à annoncer un nouvel exode, une délivrance future, comparée à celle de l’esclavage en Égypte. Cependant, ce nouvel exode est bien plus qu’un simple retour d’exil car comme les Égyptiens ont été engloutis dans la mer Rouge, les péchés du peuple de Dieu, Juifs et non-juifs, seront « jetés au fond de la mer » (Michée 7.19). Il ressort donc de la prophétie de Michée que la principale composante de la délivrance future sera spirituelle de nature.

Alors que pour l’exode hors d’Égypte c’est Moïse qui conduit les Hébreux, pour le nouvel exode ce sera un nouveau Moïse, un roi qui marchera devant le peuple (Michée 2.13). Il sera à la fois un descendant de David, selon la promesse que l’Éternel lui a faite (2Samuel 7), et un nouveau David (Michée 5.1-5), et Michée nous révèle le lieu de sa naissance qui n’est autre que Bethléhem. Par cette prophétie, Michée se rapproche beaucoup d’Ésaïe qui annonce la venue d’un Emmanuel (Dieu avec nous) qui instaurera un règne universel de justice et de paix (Michée 4.3 ss. ; Ésaïe 7 ; 9.1-6 ; 11.1-5) et qui conduira le nouvel exode.

La naissance du roi à Bethléhem, donc en terre d’Israël, sous-entend deux faits marquants. D’une part, la famille royale de David sera de condition très humble à cause d’un jugement, autrement ce roi naîtrait dans le palais royal de Jérusalem. D’autre part, le peuple de Juda sera de retour de l’exil babylonien.

Le salut à venir ne bénéficiera pas seulement un petit reste rescapé d’Israël, car des païens se convertiront à l’Éternel pour l’adorer et obéir à ses lois. Michée les voit affluer à Jérusalem pour y être enseignés (Michée 4.1-5 ; Ésaïe 11.10 ss.). Cela veut dire que le reste israélite rescapé sera une bénédiction pour les nations (Michée 5.6) en accord avec sa vocation. En effet, l’Éternel a dit à l’ancêtre Abraham : « Tous les peuples de la terre seront bénis à travers toi » (Genèse 12.3) ; voilà aussi pourquoi Jean rapporte que Jésus a déclaré que « le salut vient des Juifs » (Jean 4.22).

Michée brosse un tableau relativement complet du plan de salut de Dieu pour l’humanité, et l’une de ses originalités est qu’il confond le règne du Messie avec celui de l’Éternel sur son peuple et les nations converties (Michée 2.13 ; 4.8 ; 5.1, 3 ; comparez Ézéchiel 34). Michée souligne aussi le but final du règne de Dieu qui est la paix du cœur, la paix avec Dieu et la paix entre les hommes. Cet objectif que l’Éternel s’est fixé est atteint par étapes au cours d’un processus qui se déroule dans l’histoire de l’humanité. Il a commencé avec le retour du peuple élu de l’exil babylonien, puis plus tard a lieu la naissance du Messie à Bethléhem, puis sa mort par laquelle il libère son peuple (la brèche ; Michée 2.13) et prend la tête d’un nouvel exode qui est la libération du péché et de la mort (Michée 7.19).

L’Éternel – et le Messie, c’est-à-dire Jésus – rassemble alors le troupeau (Jean 10) dans lequel figurent les croyants non-juifs (Michée 4.1-4 ; Jean 10.16) ; il s’agit de l’Église, corps du Christ. Il leur accorde le pardon acquis à la croix (Éphésiens 2.14) et leur donne une vie abondante comme à des brebis au milieu des pâturages (Michée 2.12 ; Jean 10.9). L’Église sera suivie par l’instauration du royaume du millénium lorsque le Messie aura soumis tous ses ennemis. Alors, l’harmonie, la paix, la sécurité et la prospérité (Michée 4.3-4) seront établies à tout jamais.

Sur le plan littéraire, Michée appartient à la même époque qu’Ésaïe, et avec eux se ferme la période classique, l’âge d’or de la littérature hébraïque. Tous deux ont bien des points communs. Ils affectionnent les jeux de mots et leurs textes très travaillés contiennent beaucoup d’images et de belles comparaisons sous forme de parallélismes. Cependant, Michée est inférieur à Ésaïe car plus saccadé et ses transitions sont brusques.

Michée est cité dans l’évangile selon Matthieu. En effet, quand le roi Hérode demande aux chefs religieux de son temps où devait naître le Messie, ils lui répondent en citant une prophétie de Michée (5.1 ; Matthieu 2.4-6 ; comparez Jean 7.41-42). Plus tard, l’apôtre Jean emprunte à Michée quand il décrit Jésus comme « le berger qui rassemble son troupeau » (Jean 10).

La prophétie de Michée contient des paroles sublimes qui ont mis du baume au cœur d’innombrables croyants au travers des siècles, comme :

Quel est le Dieu semblable à toi, qui efface les fautes et qui pardonne les péchés du reste de ton peuple qui t’appartient ? Toi, tu ne gardes pas ta colère à jamais, mais tu prends ton plaisir à faire grâce. Oui, de nouveau tu auras compassion de nous, tu piétineras nos péchés, et au fond de la mer, tu jetteras nos fautes (Michée 7.18-19).