Chapitre 3

Verset 15 a

La coutume de s’immoler par le feu comme moyen de protestation est très spectaculaire, surtout quand, confortablement assis dans son fauteuil, on regarde ça d’un air ébahi au journal de 20 heures. Il fut un temps où ce spectacle était l’apanage des bonzes ; celui qui voulait s’immoler ainsi annonçait d’avance où et quand il allait accomplir son acte étonnant et courageux. Cependant, l’immolation par le feu n’est pas un phénomène nouveau, car selon une tradition attestée par plusieurs historiens antiques (Justin, Eusèbe), quand les Mèdes et les Babyloniens investissent Ninive, le roi assyrien (Sinsharishkun) met lui-même le feu à son palais et s’immole avec toute sa suite, ses serviteurs et ses concubines, sans leur demander leur avis, on peut en être sûr.

La destruction par le feu est aussi un fait de guerre relativement banal car les bâtiments ou les villes brûlées sont légions et c’est aussi le sort que les ennemis de l’Assyrie réservent à Ninive sa capitale. D’ailleurs, tout au long de ses oracles, le prophète Nahoum mentionne le feu comme moyen par lequel l’Éternel a l’intention d’en finir avec la capitale de l’empire assyrien. Je continue maintenant de lire dans le chapitre trois du livre de Nahoum.

Là, le feu te consumera, l’épée te détruira, et elle te dévorera comme des sauterelles (Nahoum 3.15 a).

Tandis que le feu détruit les bâtiments de Ninive, l’épée des Mèdes et des Babyloniens dévore les habitants « comme des sauterelles » qui arrivent soudainement et dévorent absolument tout ce qui est vert. Dans le texte, le mot hébreu pour « sauterelles » (jélek) veut dire « le lécheur », seulement cette bestiole ne fait pas que lécher, elle croque et elle dévore.

En Palestine, la sauterelle était particulièrement redoutée parce qu’elle se déplace en hordes composées de plusieurs centaines de millions d’individus qui forment des nuages tellement épais qu’ils obstruent la lumière du soleil. Ce phénomène était courant, mais les conséquences dramatiques pour une société entièrement axée sur l’agriculture.

Ce fléau est généralement précédé par une sécheresse persistante et par le vent chaud du désert qui dessèche toute la végétation. Puis ce même vent apporte avec lui les sauterelles. Armées de mandibules puissantes garnies de petites dents aiguës, elles dévorent tout ce qu’elles trouvent à se mettre sous la dent, y compris l’écorce des jeunes arbres. Le prophète Joël écrit :

Ce qu’a laissé le gazam, l’arbé l’a dévoré ; ce qu’a laissé l’arbé, le jélek l’a dévoré ; ce qu’a laissé le jélek, le chasil l’a dévoré.

Si on traduit, ça donne :

Ce qu’a laissé le trancheur, l’essaimeur l’a dévoré ; ce qu’a laissé l’essaimeur, le lécheur l’a dévoré ; ce qu’a laissé le lécheur, le rogneur l’a dévoré (Joël 1.4 ; auteur).

Cette accumulation de mots menaçants par le prophète Joël a pour effet d’intensifier la puissance de destruction des insectes.

La comparaison des armées mèdes et babyloniennes à des sauterelles signifie qu’une fois le sac de Ninive terminée il n’en restera absolument rien sinon des ruines.

Verset 15 b

Je continue.

Que ta population pullule comme les sauterelles en larves et comme les jeunes sauterelles ! (Nahoum 3.15 b).

Ici, Nahoum s’adresse non plus aux assiégeants mais à Ninive et lui ordonne d’accumuler autant de combattants que possible afin de défendre la ville. Le premier mot hébreu pour « sauterelle » signifie « essaimeur ». Il s’agit de la larve née des œufs et qui est affamée. Le deuxième mot est un terme général qui désigne « les jeunes sauterelles » pleines de vitalité et donc prêtes à en découdre avec toute végétation.

Même si les Assyriens avaient été aussi nombreux qu’un nuage de sauterelles, ça n’aurait rien changé. Ici encore, le prophète est moqueur parce que comme les Mèdes et les Babyloniens ont battu les Assyriens à plat de couture et sont les maîtres de la plaine, il est hors de question qu’ils puissent recevoir des renforts d’où que ce soit pour venir en aide à Ninive assiégée.

Verset 16

Je continue.

Tu as multiplié tes commis voyageurs, ils surpassent en nombre les étoiles du ciel, mais la sauterelle lécheuse se répand sur le sol puis prend son envol (Nahoum 3.16 ; auteur).

À l’époque de Nahoum et jusqu’à sa chute, Ninive est un poumon économique d’une très grande importance, pas seulement à cause de la suprématie militaire de ses armées mais d’abord par sa situation géographique. En effet, les routes d’Asie Mineure, de la Syrie, de l’Égypte et de la Phénicie qui vont en direction de la Médie, la Perse et l’Asie centrale, convergent toutes à Ninive et y apportent des articles venus de tous les pays. La cité compte de nombreux marchands, hommes d’affaires, et secrétaires employés à faire les comptes et à tenir les archives. Ils se sont rassemblés à l’intérieur de Ninive comme un essaim de sauterelles. Mais le jour où le malheur frappera la ville, ils disparaîtront dans toutes les directions.

Les Assyriens eux-mêmes, les représentants de commerce de Ninive parcourent le monde entier pour exporter de nombreux produits manufacturés, beaucoup de textiles comme des tapis, des vêtements brodés ou colorés, mais aussi des objets sculptés en ivoire, ainsi que des pierres précieuses et des épices.

Mais cette frénésie marchande qui contribue à l’essor économique de Ninive, à sa richesse et au luxe inouï de la classe dominante, c’est terminée. En effet, dès que les voyageurs de commerce de cette époque ont vent de bruits de bottes, de l’approche de Ninive d’une armée ennemie, ils cessent tout commerce avec la ville. Tout le monde en effet sait que le monde des affaires n’aime ni la guerre ni l’incertitude, or, le siège et donc le blocus des personnes et des biens a duré trois ans.

En second lieu, dès que les armées ennemies pénètrent à l’intérieur des murs de la capitale assyrienne, le commerce d’antan n’est plus qu’un lointain souvenir car il est alors avant tout question de pillage. Les vainqueurs s’emparent de tout ce qui a quelque valeur, puis comme les sauterelles (jélek) appelés « lécheurs », ils détruisent le reste.

Verset 17

Je continue.

Ils pullulaient, tes inspecteurs, comme des sauterelles, tes officiers grouillaient comme des essaims de criquets : ils se posent dans une haie par un jour de froidure. Dès que le soleil brille, les voilà envolés, et disparus on ne sait où (Nahoum 3.17).

Selon certains commentateurs, Ninive était devenu un état policier où tout et tout le monde était surveillé par des inspecteurs de la Gestapo assyrienne. On a retrouvé une très grande quantité de tablettes attestant d’une activité administrative considérable. Ces agents omniprésents sont comparés à des criquets parce que par temps froid ils deviennent ankylosés et cherchent un refuge où ils peuvent, à l’abri d’un mûr ou d’une haie, mais dès qu’un rayon de soleil vient les réchauffer, ils s’envolent. Pareillement, les agents de l’état, qu’ils soient militaires ou civils, sont paralysés par la peur et donc inutiles ; les sentinelles qui faisaient leur tour de ronde sur les murailles vont s’enfuir et tout ce qui représente la force de l’état va se désintégrer et disparaître avec Ninive à tout jamais et sans laisser de traces.

Verset 18

Je continue.

Roi d’Assyrie, tes dirigeants sont endormis de leur dernier sommeil. Tes capitaines sont couchés, toutes tes troupes sont dispersées sur les montagnes, et nul ne les rassemble (Nahoum 3.18).

Ici, commence un court requiem, un hymne funèbre par lequel Nahoum termine ses oracles contre Ninive. Le prophète s’adresse directement au roi d’Assyrie parce qu’il personnifie la puissance, les fautes, et donc les raisons pour lesquelles Dieu punira Ninive. Nahoum ne parle pas spécialement au roi qui règne au moment de la chute de la capitale, ni au tout dernier qui lui succède (Ashuruballit ; 612-609) et qui s’étant installé dans la ville de Haran, le lieu de naissance d’Abraham, essaie de résister à ses ennemis mais en vain. Nahoum s’adresse à toute la lignée de personnages plus méchants et cruels les uns que les autres qui ont assumé la fonction de roi d’Assyrie.

Les dirigeants que le prophète mentionne sont les princes et les conseillers sur qui dépend la sécurité de la nation. Ils « sont endormis », dit-il ; cependant, il ne s’agit pas ici du sommeil naturel mais de la mort, car ils ont été tués par leurs ennemis. On trouve cette façon poétique d’exprimer la mort des guerriers, et en particulier des héros tombés au combat dans d’autres textes. Par exemple, dans le psaume 76, le psalmiste écrit :

Tous les vaillants guerriers ont été dépouillés, ils se sont endormis de leur dernier sommeil. Tous ces héros de guerre n’ont pas su retrouver la vigueur de leurs mains (Psaumes 76.6).

Les responsables politiques de l’empire assyrien étant couchés dans la poussière, les soldats et les gens du peuple qui n’ont pas été tués sont dispersés. Soit ils se sont enfuis, soit ils ont été capturés mais ce qui est sûr, est qu’ils ne forment plus un peuple cohérent. C’est une autre façon pour Nahoum de signifier la fin de la puissance assyrienne en tant qu’entité politique.

Verset 19

Je finis de lire le chapitre 3 et le livre de Nahoum.

Irrémédiable est ton désastre ! Ta plaie est incurable. Tous ceux qui apprendront ce qui t’est arrivé applaudiront à ton sujet. Car qui n’a pas subi ta cruauté sans bornes ? (Nahoum 3.19).

La ruine de Ninive est irréversible car personne ne rétablira jamais plus le royaume dévasté. Le prophète Sophonie écrit :

L’Éternel étendra la main contre le nord, il fera périr l’Assyrie et il dévastera Ninive pour en faire un désert aride. Au milieu de la ville se reposeront des troupeaux, des animaux de toute espèce, le hibou et le hérisson y passeront la nuit parmi ses chapiteaux. On entendra hululer aux fenêtres : dès le seuil des maisons, ce ne sera que ruines, et les poutres de cèdres seront à nu. La voilà donc, cette cité joyeuse, qui vivait pleine d’assurance, et se disait : C’est moi, et rien que moi ! Comment est-elle devenue une terre ainsi désolée, un gîte pour les bêtes ? Quiconque passera dans sa proximité se moquera d’elle en sifflant et en faisant des gestes de la main (Sophonie 2.13-15).

« La plaie » de Ninive est due aux coups qu’elle a reçus de la part de l’Éternel qui a utilisé pour bâton les armées babyloniennes, mèdes et scythes. Plus jamais on n’entendra parler de l’empire assyrien car Nahoum voit sa ruine complète et définitive, une prophétie que l’histoire et l’archéologie confirment.

La raison la plus souvent invoquée pour ce châtiment divin est la cruauté légendaire des Assyriens. Pendant des siècles, ils font peser une oppression lourde sur de nombreux peuples qui rongent leur frein en attendant l’opportunité de se venger. Bien qu’il n’ait pas participé à sa chute, le royaume de Juda a aussi raison de se réjouir de la fin de Ninive qui plusieurs fois s’est attaqué au peuple élu.

Non seulement l’empire assyrien n’est plus, mais tous ceux qui après la destruction de sa capitale passent devant ses ruines, applaudissent de joie et se moquent de cette puissante nation tombée en lambeaux.

Malheureusement, le même sort a frappé Jérusalem après sa prise par les Babyloniens. Dans le livre des Lamentations, le prophète Jérémie écrit :

Les passants sur la route battent des mains, ils sifflent, ils hochent la tête en te voyant, ô population de Jérusalem : est-ce là cette ville qu’on appelait jadis : “ Beauté parfaite ”, “ Joie de toute la terre ” ? Vois : tous tes ennemis ont ouvert largement leur bouche contre toi, ils sifflent, ils grincent des dents et ils s’exclament : “ Nous l’avons engloutie, c’est le jour que nous attendions, nous y sommes, le voici enfin ! ” L’Éternel a réalisé tout ce qu’il avait résolu, il a accompli la parole qu’il avait prononcée depuis des temps anciens. Il a tout démoli sans aucune pitié. Il a réjoui tes ennemis à tes dépens, il a exalté leur puissance (Lamentations 2.15-17).

La troisième et dernière section du livre de Nahoum (Nahoum 2.2–3.19) que je viens de terminer contient sept unités, sept tableaux ou sept oracles, qui annoncent chacun à sa manière la ruine de Ninive. Les deux premiers oracles évoquent la fin de l’empire assyrien, la prise de la capitale par les armées ennemies (Nahoum 2.2-11) ainsi que la fin de ce pouvoir tyrannique qui est comparé à un lion faisant sa proie de tous les peuples à l’entour (Nahoum 2.12-14).

Les deux tableaux suivants mettent davantage l’accent sur les causes de la ruine de Ninive, sur les fautes graves qui lui valent un tel châtiment : d’abord ses actes de barbarie et de spoliation (Nahoum 3.1-3), et ensuite la séduction de la civilisation assyrienne qui asservit les peuples, ce qui pousse Nahoum à la comparer à une prostituée (Nahoum 3.4-7). Les deux unités suivantes de cette troisième section soulignent que la puissance militaire impressionnante de l’empire assyrien n’empêchera pas sa ruine. Le prophète évoque tout d’abord l’exemple de Thèbes, capitale de la Haute Égypte, dont la situation privilégiée la rendait soi-disant imprenable.

Cette comparaison sert à montrer que la ruine de Ninive aura lieu même si cela paraît impensable (Nahoum 3.8-11). Il faut en effet rappeler que quand Nahoum prononce ses oracles, l’Assyrie est au faîte de sa puissance. Ensuite, le prophète annonce que le système de défense de l’empire, constitué de places fortes peuplées de garnisons et réparties sur tout son territoire, sera réduit à néant par l’ennemi qui parviendra à l’intérieur de Ninive et la détruira (Nahoum 3.12-15). Le septième et dernier oracle annonce l’abandon de la cité impériale maudite par sa population nombreuse, la fin de ses marchands qui assurent son ravitaillement, sa vitalité et sa puissance économique, et la disparition de ses inspecteurs qui surveillent et contrôlent tout ce qui se passe. Une fois le jugement de Dieu exécuté, il ne restera plus rien de cette civilisation brillante (Nahoum 3.15-18).

La conclusion du livre qui est aussi son dernier verset (Nahoum 3.19) souligne le caractère définitif de la ruine de Ninive. Alors, les autres peuples applaudissent car c’est pour eux la libération d’une domination tyrannique et l’espoir d’un ordre nouveau. Mais ils ne savent pas encore que la botte assyrienne sera suivie par la botte de Babylone puis ce sera celle de la Perse, de la Grèce et enfin la botte de Rome, pour ne citer que les plus célèbres. Le despotisme humain ne s’arrête jamais.

Nous possédons très peu de détails sur les trois dernières années du royaume d’Assyrie après la ruine de Ninive. Son dernier roi (Ashuruballit II) ne règne que trois ans. Comme je l’ai dit, il se réfugie à Haran et n’a laissé que deux inscriptions qui nous sont parvenues : il y parle d’une restauration du temple de Nébo et de la construction d’un palais à Nimrod ; mais ce dernier n’a rien de luxueux, bien au contraire c’est un bâtiment misérable qui atteste la décadence et la fin de l’empire.

Par contre, nous savons que sous le règne d’Assourbanipal (669-626), le dernier grand roi assyrien, par son énergie et sa cruauté, ce dernier réprime les révoltes des provinces et continue à écraser d’impôts ses sujets afin de satisfaire ses goûts de luxe et de faste. Il construit des palais magnifiques et c’est dans celui de Ninive qu’on a trouvé cette bibliothèque assyrienne qui est aujourd’hui l’un des plus précieux trésors du Musée britannique. Mais la décadence, retardée par l’énergie de ce roi brillant, n’en est que plus rapide, une descente aux enfers sur laquelle les inscriptions assyriennes sont évidemment muettes.

C’est l’Égypte qui est le premier vassal à s’affranchir du joug assyrien, et bientôt un autre ennemi surgit à l’horizon, ce sont les Mèdes qui ont enfin réussi à créer un État. À l’origine ce sont des tribus nomades mais elles sont réunies en une force combattante (par Déjocès puis son fils Phraorte) qui attaque avec succès les armées assyriennes mais qui échoue devant Ninive où leur chef est tué.

Son fils Cyaxare prend alors la tête de la jeune nation et veut venger la mort de son père au plus vite. Il réussit à s’avancer avec son armée victorieuse jusque sous les murs de Ninive, mais un fâcheux contretemps l’oblige à lever le siège et à retourner en toute hâte dans son pays pour le défendre contre les Scythes qui l’ont attaqué. Il les combat puis s’en fait des alliés. Dès que ce danger est écarté, Cyaxare revient à la charge avec son allié Nabopolassar, vice-roi de Babylone et père du futur souverain Nabuchodonosor.

Si nous en croyons les historiens grecs, le siège de Ninive dure trois ans, et comme je l’ai déjà dit, la ville n’est prise que grâce à une inondation du Tigre qui emporte les remparts nord sur une longueur de trois kilomètres. Le roi assyrien désespéré s’immole alors par le feu dans son palais (en 612).

C’est ainsi que fut anéantie la grande ville de Ninive, et avec elle l’empire et le peuple assyrien dont l’histoire ne fait plus jamais aucune mention. Ce désastre a un retentissement immense dont nous trouvons l’écho dans les prophéties d’Ézéchiel (Ézéchiel 31.11-16 ; 32.22-23). La destruction de Ninive est si complète qu’il faut attendre 1845 pour que des archéologues mettent à jour les restes de la ville qui a régné sur le monde antique, mais que l’Éternel a frappée du jugement de sa colère.

Le message de Nahoum est à la fois sévère et haut en couleurs en raison d’un style très vivant. Il veut montrer à Juda son peuple, combien il est vain de se laisser impressionner par la puissance assyrienne et par les charmes de sa civilisation. Au lieu de jouer la carte de la soumission et du conformisme à la grande puissance du moment, le petit royaume de Juda doit plutôt demeurer fidèle à sa vocation de peuple de Dieu. Bien plus tard, l’apôtre Paul ne dit pas autre chose quand il écrit aux Romains :

Ne vous laissez pas modeler par le monde actuel, mais laissez-vous transformer par le renouvellement de votre pensée, pour pouvoir discerner la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait (Romains 12.2).