Chapitre 2
Verset 20
La Loi de Moïse avait prévu dans ses cartons un système génial qui permettait aux Israélites d'éviter le paupérisme. Deux fois par siècle, lors de la fête du Jubilé, tout le monde retournait à la case départ pour ainsi dire. Les propriétés, qui avaient dû être vendues à cause d'un revers de fortune, n'étaient jamais perdues de manière définitive par la famille qui les avait reçues en héritage lors du partage du pays. L'acheteur d'un bien n'acquérait en réalité que le nombre de récoltes qui restait jusqu'à la prochaine année de jubilé, le prix d'achat étant déterminé en conséquence.
Lors de cette fête, la nation proclamait une année de liberté pour toutes les personnes qui devenues pauvres avaient dû se vendre, ou plutôt exactement se louer. Elles récupéraient par la même occasion les propriétés qu'elles avaient perdues. Les trompettes des prêtres retentissaient d'un bout à l'autre du pays sur le sol de la Palestine et donnaient le signal du rétablissement de toutes choses et de tout Israélite à leur état initial. Toutes les hypothèques étaient levées, et tous recouvraient leurs droits de fils et fille d'Israël. On remettait les pendules à l'heure de Dieu pour ainsi dire. Cette institution du Jubilé avait pour but d'empêcher la formation d'une pauvreté endémique et l'asservissement d'une classe de la population à une autre comme cela existe, qu'on le veuille ou pas, partout aujourd'hui sur notre planète.
Tout le monde a entendu parler de la lutte des classes, vieille théorie marxiste. On connaît aussi les classiques : des enfants forcés à travailler dans les sweat-shops, l'esclavage sexuel, les passeurs de réfugiés et les autres, etc. Mais il y a également d'autres formes d'asservissement économique moins évidentes, mais tout aussi cruelles ; ainsi ces entreprises spécialisées intermédiaires et parfaitement légales qui trouvent des démunis dans un coin du tiers-monde qui sont prêts à aller travailler dans une usine installée dans un autre pays. Le futur ouvrier doit acheter le droit d'être employé et ce n'est pas donné, puisque cela correspond en gros à une année de salaire. Comme on lui avance l'argent, il doit bien sûr rembourser à la fois la somme empruntée et les intérêts. Chaque mois et cela pour une durée qui n'en finit pour ainsi dire jamais, la majeure partie de son salaire mensuel est versée à l'entreprise qui lui a trouvé le travail. Voilà un bel exemple d'exploitation des miséreux par notre système capitaliste à la noix.
La fête du jubilé évitait le malheur économique. Elle reposait comme l'année sabbatique, sur le grand principe que j'ai déjà cité et où Dieu dit : Le pays m'appartient et vous êtes chez moi des étrangers et des immigrés. En conséquence, les Israélites sont sur les terres de l'Éternel comme des locataires en fermage. Toute la législation de Moïse proclame le droit de propriété que l'Éternel possède à la fois sur la terre qu'il a donnée à Israël et sur les membres de son peuple.
L'idée de cette fête du Jubilé est fantastique. Ce rétablissement périodique du peuple dans son état initial au niveau des propriétés et des personnes est un chef-d'œuvre de liberté, égalité et fraternité. Tous les 50 ans, toutes les misères économiques sont effacées et chaque famille d'Israël se retrouve à nouveau sur la case départ. Si notre bas monde avait appliqué ces directives, il n'y aurait jamais eu de révolutions paysannes ni de doctrine communiste pour essayer par la force de rendre les gens égaux. Ce Jubilé avait aussi un caractère prophétique. L'apôtre Pierre dans le Nouveau Testament parle du jour où l'univers entier sera restauré, comme Dieu l'a annoncé depuis des siècles par la bouche de ses saints prophètes (Actes 3.20-21).
Ce temps futur de restauration de toutes choses verra la dette de l'humanité acquittée à tout jamais, et toute personne humaine affranchie pour n'avoir plus d'autre maître que Dieu lui-même. Alors, la justice, la sainteté et l'amour du prochain, le bien-être et le repos régneront sur la terre entière. Voilà l'idéal qu'anticipait l'année de jubilé. En attendant, l'affranchissement et le repos de l'âme auquel je suis convié se trouvent en la personne du Christ, comme il l'a lui-même déclaré. Je le cite :
Venez à moi, vous tous qui êtes accablés sous le poids d'un lourd fardeau, et je vous donnerai du repos. Prenez mon joug sur vous et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vous-mêmes. Oui, mon joug est facile à porter et la charge que je vous impose est légère. Vous connaîtrez la vérité, et la vérité fera de vous des hommes libres. Si donc c'est le Fils qui vous donne la liberté, alors vous serez vraiment des hommes libres (Matthieu 11.28-30 ; Jean 8.32, 36).
La rédemption du monde opérée par l'Éternel en la personne de Jésus-Christ est l'histoire de l'amour de Dieu pour sa créature. Elle est illustrée par le récit qui nous occupe dans le livre de Ruth. Noémi avait mis un champ de son mari en vente, car elle était très pauvre. Cependant, lors du prochain Jubilé, elle retrouverait l'héritage ancestral de sa famille. Le texte ne précise pas quand aura lieu cette fête, mais on sait que plus elle est éloignée, et plus le prix de vente de ce champ est élevé. C'est alors que Booz entre sur scène. Il a priorité, en tant que parent du défunt, d'acheter cette propriété. Ce droit était garanti par la Loi de Moïse. Je lis le passage :
Une terre ne devra jamais être vendue à titre définitif car le pays m'appartient et vous êtes chez moi des étrangers et des immigrés. Dans tout le pays que vous aurez en possession, vous garantirez le droit de rachat des terres. Si ton compatriote devient pauvre et doit vendre une partie de son patrimoine foncier, un proche parent qui a le droit de rachat pourra racheter ce que son parent aura vendu (Lévitique 25.23-25).
Ce n'est pas tout, car Dieu se préoccupait aussi du sort des veuves et de la nécessité d'assurer une descendance. Les paroles de Noémi disant : Cet homme est notre proche parent, l'un de ceux qui ont envers nous le droit de rachat, marquent un tournant dans l'histoire. Cette remarque signifie non seulement que Booz a le droit de racheter les terres du mari de Noémi, mais aussi le droit, en fait plutôt un devoir d'épouser Ruth, la veuve du fils défunt d'Élimélek, si celle-ci lui en fait la demande.
Cependant, il y a dans le village de Bethléhem quelqu'un qui est un parent plus proche des deux veuves que Booz. Il a donc priorité. Selon la coutume, celui qui acquérait le champ devrait aussi épouser Ruth. Les deux allaient ensemble. Il en était ainsi même si l'acheteur était déjà marié, car la polygamie, sans être encouragée, était néanmoins permise.
C'est sûr qu'en notre 21e siècle, ces transactions nous surprennent. Mais à y réfléchir, c'était un moyen efficace d'assurer la survie des veuves et aussi d'éviter la fragmentation des familles. Aujourd'hui dans notre monde moderne, nous avons le phénomène des familles en déconfiture et recomposées. La législation de Moïse et la loi du lévirat permettaient d'éviter cette plaie.
Versets 21-23
Je continue jusqu'à la fin du chapitre.
Alors Ruth la Moabite reprit : — Il m'a même dit : « Reste avec mes serviteurs jusqu'à ce qu'ils aient fini toute ma moisson ! » Noémi lui répondit : — C'est bien, ma fille, continue d'aller avec ses servantes, ainsi tu ne risqueras pas de te faire maltraiter dans un autre champ. Ruth resta donc avec les servantes de Booz pour glaner jusqu'à la fin de la moisson des orges, puis de celle des blés. Et elle habitait avec sa belle-mère (Ruth 2.21-23).
Ruth a encore d'autres bonnes nouvelles. Booz l'a invitée à participer à toute la moisson de l'orge, mais aussi à celle des blés, qui durait jusqu'au début du mois de juin. Ainsi, la survie de ces deux veuves est maintenant assurée, tout au moins dans l'avenir immédiat. Les ténèbres qui entouraient Noémi sont en train de se dissiper. Tout se passe en effet, comme si Ruth avait été embauchée avec contrat pour la durée des récoltes. Elle faisait maintenant partie des servantes, sauf qu'elle travaillait pour son compte et celui de Noémi.
Donc chaque jour, elle savait exactement où aller et quoi faire. De plus, elle a l'assurance qu'elle sera bien traitée. En effet, à cause du niveau de moralité particulièrement bas de cette époque, une femme comme Ruth, jeune, sans mari et étrangère de surcroît, risquait de se faire violer à chaque coin de rue et de champ. Donc à court terme, tout allait bien ; cependant, qu'allait-il arriver à ces deux veuves par la suite, quelle sera leur situation, disons dans un an ?
Chapitre 3
Verset 1
Nous voici arrivés au chapitre 3 du livre de Ruth. Je commence à lire.
Noémi, la belle-mère de Ruth, lui dit un jour : — Ma fille, je ne veux pas négliger de te chercher une situation qui te rende heureuse (Ruth 3.1).
Noémi n'est plus déprimée, car elle a bon espoir pour l'avenir. Durant les semaines écoulées qui furent consacrées à la moisson de l'orge et du blé, elle a eu le temps de mûrir un plan. Elle pense que le moment est venu de le mettre à exécution. Noémi était une femme persévérante. Elle est résolue à trouver la sécurité pour sa belle-fille au moyen d'un bon mariage.
Ruth n'y avait aucunement songé, car étant étrangère, elle savait ses chances infinitésimales. De plus, son énergie était réservée à s'occuper de sa belle-mère. À cette époque, la coutume voulait que les parents arrangent les épousailles de leurs enfants avec ou sans leur accord. Il faut dire que le mariage était avant tout une transaction d'affaires. Les sentiments n'avaient généralement pas la priorité. Le livre des Juges raconte comment cela s'est passé pour Samson. Je lis des extraits du texte :
Un jour, Samson se rendit à Timna, il y remarqua une jeune fille philistine. À son retour, il raconta la chose à ses parents et leur dit : J'ai remarqué une femme parmi les Philistines et je voudrais que vous alliez la demander en mariage pour moi. Samson se rendit donc avec son père et sa mère à Timna. Ensuite, il alla faire sa déclaration à la femme qui lui plut beaucoup. Lorsqu'il revint, quelque temps après, pour l'épouser, son père se rendit chez la femme pour convenir du mariage, et Samson organisa un banquet de mariage, comme c'était la coutume des jeunes gens (Juges 14.1-10).
Bien que ce soit Samson qui ait choisi la fille, ce sont ses parents qui ont négocié la dote et le reste.
Versets 2-3
Je continue le texte.
Tu sais que Booz, avec les servantes duquel tu as travaillé, est notre parent. Ce soir il doit vanner l'orge amassée dans l'aire. Lave-toi donc et parfume-toi, puis mets tes plus beaux habits et rends-toi à l'aire où il bat son orge. Mais ne fais pas connaître ta présence avant qu'il ait fini de manger et de boire (Ruth 3.2-3).
L'orge était foulée par les animaux durant la journée sur une aire circulaire au sommet d'une colline exposée aux quatre vents. Le soir, lorsque la brise se levait, les hommes la vannaient. À l'aide de fourches, ils jetaient en l'air des pelletées de grains mélangées à la paille et à la balle ; le vent emportait ces dernières, tandis que le grain, plus lourd, retombait sur l'aire. Ensuite, on l'empilait pour le vendre ou l'engranger. Lorsqu'on vannait ainsi les céréales, et que la récolte était bonne, les habitants du village faisaient aussi la fête. Tout le monde se réjouissait parce qu'il y aurait suffisamment à manger jusqu'à la prochaine moisson. Les différentes familles de Bethléhem utilisaient cette aire commune à tour de rôle.
Noémi savait quel jour Booz allait s'y rendre et aussi qu'après avoir fini le travail, il dormirait sur place afin de protéger sa récolte d'éventuels rôdeurs. Alors, elle met son plan en exécution. Ruth doit se rendre le plus présentable possible, car il s'agit non seulement d'une demande légale, mais aussi d'une opération de séduction. En effet, même si la pression sociale était forte à cette époque, Booz aurait quand même pu refuser de remplir le devoir du lévirat, et puis il avait déjà été très bienveillant à l'égard de Ruth et sa belle-mère.
Donc, Noémi soigne bien son plan. Comme les femmes n'étaient généralement pas présentes sur l'aire pendant la nuit, Ruth devra se cacher jusqu'au moment propice. Si Noémi avait encore été en âge de concevoir, c'est elle qui se serait rendue à l'aire de vannage et qui aurait demandé Booz en mariage. Mais le temps ayant fait son œuvre, elle envoie sa belle-fille qui la représente.
Versets 4-5
Je continue.
Quand il se couchera pour dormir, note bien l'endroit où il s'installe, approche-toi, écarte la couverture pour lui découvrir les pieds et puis, couche-toi là. Il te dira alors ce que tu devras faire. Ruth lui répondit : — Je ferai tout ce que tu me dis (Ruth 3.4-5).
Étant d'une culture non israélite, Ruth ne comprend peut-être qu'à moitié tout ce protocole dans lequel sa belle-mère l'instruit. Mais elle a toujours la même idée fixe en tête. Elle est venue au pays d'Israël afin de venir en aide à sa belle-mère ce qui signifie qu'elle lui obéira sans discuter. Une fois que Booz qui aura bien mangé et bien bu sera endormi, Ruth doit aller tirer la couverture de ses pieds et s'en servir pour se couvrir.
Cette petite cérémonie n'avait pas de contenu sexuel. C'était la façon de demander la protection d'un homme par le mariage en suivant les clauses spécifiées par un texte de la Loi de Moïse. Ici en substance, Ruth demande à Booz de la prendre pour épouse selon la loi du lévirat. Je vais lire le passage qui l'explique.
Si deux frères demeurent ensemble et que l'un d'eux vienne à mourir sans laisser d'enfant, sa veuve ne se remariera pas en dehors de la famille ; son beau-frère l'épousera pour accomplir son devoir de beau-frère envers elle. Le premier fils qu'elle mettra au monde perpétuera le nom du frère défunt pour que ce nom ne s'éteigne pas en Israël (Deutéronome 25.5-6).
C'était en priorité au frère du défunt qu'incombait le devoir du lévirat. Mais dans le cas de Ruth, les deux fils de Noémi étant décédés, cette responsabilité passe aux cousins du défunt. Cependant, rien n'empêchait de demander à un autre parent plus éloigné d'accomplir le devoir de lévirat, au cas où les plus proches refuseraient. C'est ce que Ruth s'apprête à faire.
Versets 6-7
Je continue.
Elle descendit dans l'aire et suivit toutes les instructions de sa belle-mère. Booz mangea et but et il fut très content, puis il alla se coucher au bord du tas d'orge. Alors Ruth s'approcha tout doucement, elle écarta la couverture pour découvrir ses pieds et se coucha là (Ruth 3.6-7).
Jusque-là, tout se passe comme prévu. Booz est tellement abasourdi par le sommeil qu'il ne se rend compte de rien et ignore qu'il a là à ses pieds la jolie Ruth. Décidément, le plan de Noémi comporte tous les éléments nécessaires à un bon film sentimental avec suspense.
Versets 8-9
Je continue.
Au milieu de la nuit, Booz eut un frisson, il se pencha en avant et s'aperçut qu'une femme était couchée à ses pieds. — Qui es-tu ? lui demanda-t-il. — Je suis Ruth, ta servante. Veuille me prendre sous ta protection en étendant sur moi le pan de ton manteau car, en tant que proche parent, tu as le droit de rachat (Ruth 3.8-9).
Quelque chose réveille Booz. L'air frais du matin l'a peut-être refroidi vu qu'une partie de sa couverture était utilisée par Ruth. Alors, il voit une forme allongée à ses pieds et demande : Qui est là ? Ruth suit les conseils de sa belle-mère et fait une demande en mariage en bonne et due forme. Elle cherche un refuge légal auprès de Booz. En ce temps-là, lors de la célébration d'une union matrimoniale, le mari étendait un pan de son manteau au-dessus de sa fiancée pour symboliser sa protection.
Tout cela nous semble quelque peu ringard en ce 21e siècle où nous prétendons être modernes. Mais selon les us et coutumes de l'époque, une telle démarche était tout ce qu'il y avait de plus raisonnable et socialement accepté de la part d'une veuve démunie. Elle ne faisait que réclamer ce que la Loi de Moïse lui accordait dans sa situation. Un peu plus tôt dans l'histoire, Booz avait prononcé une bénédiction sur Ruth qui littéralement disait :
Que l'Éternel te récompense pour ce que tu as fait et que le Dieu d'Israël, sous l'aile duquel tu es venue te réfugier, t'accorde une pleine récompense ! (Ruth 2.12).
En hébreu, c'est le même mot qui désigne l'aile de l'oiseau et le pan d'un manteau. Ruth a déjà cherché un abri auprès de l'Éternel, comme un oisillon le ferait sous les ailes de sa mère. Maintenant, elle fait de même auprès de Booz, demandant sa protection sous le pan de son manteau. Ce grand propriétaire terrien apparaît donc comme l'instrument voulu de Dieu pour assurer la survie et le bonheur de ces deux veuves. L'Éternel est miséricordieux envers quiconque se confie en lui.